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Mardi 11 octobre 2011 2 11 /10 /Oct /2011 15:11

     La ferme d'Edouard est prospère : des bâtiments bien construits autour d'une cour carrée, une centaine d'hectares de champs et d'herbages, un bétail indemne de tuberculose. Ce n'est pas encore la fortune mais un confort certain qui ne demande qu'à progresser ; Edouard s'en occupe.

      Il aimerait raccourcir les déplacements pour limiter les pertes de temps. En précurseur du remembrement, il a déjà fait quelques achats ou échanges avec des voisins mais une maison lui résiste, celle d'Agathe.

      C'est une fermette minuscule entourée d'un mouchoir de poche mais, en l'acquérant, il ouvrirait un passage entre ses champs et la grand route. Il en rêve, il a déjà fait plusieurs offres à  sa propriétaire, des propositions très honnêtes et même favorables pour elle mais elle les a toujours refusées.

Il existe une vieille servitude de voisinage, un droit de passage pédestre. Il sera respecté, Edouard peut traverser la cour à pied pour aller de son champ à la route, c'est tout. Agathe n'est pas vendeuse.

Edouard ne comprend pas une telle obstination ; elle n'occupe même pas  la fermette, elle habite une maison beaucoup plus belle qui lui appartient, au centre du village.

Pressée de questions, elle s'est expliquée : l'objet du litige est un héritage de ses grands-parents, c'est vrai qu'aujourd'hui, elle n'en a pas l'utilité mais elle garde la maison pour son fils, marin au long cours, qui sera content de la trouver à son retour. Devançant les remarques que son interlocuteur ne manquerait pas de lui opposer sur les dégâts à prévoir dans une maison longtemps inoccupée, elle a précisé que la fermette est régulièrement chauffée et aérée : en attendant le retour du marin, c'est Estelle qui l'habite. Elle paie un tout petit loyer compatible avec ses moyens de veuve et le bâtiment est entretenu. Tout le monde est content, sauf ... Edouard qui ne cesse de revenir à la charge. Tous les moyens lui sont bons pour empoisonner la vie des obstinées. 

Les jours de beau temps, pour empêcher Estelle d'ouvrir les fenêtres, un tombereau de fumier reste des heures entières au bord de la route devant la maison. Quand il pleut, les charrettes d'Edouard passent au ras des murs et arrosent les portes de boue ; en vain, Estelle est imperturbable.

     Cette année-là, au bal de la ducasse, Edouard a rencontré Eugénie. Ils se sont plu, Edouard s'est rendu compte qu'il était temps de se trouver une épouse ; ils ont convenu d'un rendez-vous, puis un autre, encore un, Enfin, le grand jour est arrivé, les parents de la dulcinée l'invitent à faire son entrée officielle, étape marquante vers le mariage.

Soucieux de ne pas rater l'instant décisif, Edouard s'est fait beau, il a mis son costume des grandes occasions et s'est rasé de près. Afin de plaire à sa future belle-famille, il leur a choisi un cadeau, un des plus beaux spécimens de sa bergerie, et se dirige vers son rendez-vous, tenant le mouton en laisse au bout d'une corde.

    Il longe un pré, deux, et s'apprête à traverser la cour d'Estelle pour rejoindre la route.  Il pousse le portail d'entrée, Estelle l'a entendu, elle se tourne vers lui, il la salue mais, en fait de réponse, il s'entend dire : "Ne passe pas cette porte, tu n'as pas le droit."

Interloqué, Edouard argumente, rappelle qu'il ne fait qu'utiliser son droit de passage tel qu'il a été convenu.

Sans se démonter, Estelle lui répond "Si tu veux, je vais te relire le papier, il y a droit de passage pour les gens à  pied, pas pour les animaux. Si tu veux passer, pas de problème, mais lui, il reste là."

Edouard est bien ennuyé, Il ne peut pas arriver dans la belle-famille sans cadeau et, s'il doit faire le grand tour, il sera très en retard ... autre source d'ennuis à prévoir.

Estelle voit son embarras. Malicieuse, elle lui conseille : " Note-bien, le mouton ne peut pas mettre ses pieds sur mon terrain mais le règlement ne dit pas qu'il est interdit de le porter, du moment que seuls tes pieds touchent le sol..."

Surprenant mais vrai, Edouard choisit le moindre mal, soulève l'animal et le pose à califourchon sur ses épaules.

     Il est arrivé à l'heure à son rendez-vous.

     Des années après, Estelle riait encore en imaginant la grimace de la belle-mère, une femme si pointilleuse sur la propreté et l'hygiène...quand elle s'est avancée pour faire la bise à son futur gendre.

Juste retour pour les tas de fumiers endurés.

Par Tipanda - Publié dans : Feuilleton
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Mercredi 5 octobre 2011 3 05 /10 /Oct /2011 22:19

     Malgré les épreuves, Estelle a toujours aimé rire. Elle amusait famille et amis avec une foule d'anecdotes, des récits du bon vieux temps.

Retrouvons-les, en souvenir d'elle.


        Bernard et Joseph.
    Ils étaient voisins et, surtout, inséparables. Ils s'étaient débrouillés pour occuper des jardins accolés, avec une remise à outils commune, au milieu des champs. Dans la grande plaine du Nord, en effet, le sol calcaire oblige à forer profond pour atteindre l'eau, il faut creuser des puits artésiens ; ils sont coûteux donc espacés. Les maisons se groupent autour d'un forage, on ne rencontre pas d'habitations dispersées dans la campagne et, dans les agglomérations, le terrain est trop cher pour qu'on l'utilise à faire des jardins ; les habitants du centre, quand ils veulent un potager, louent un bout de champ à l'extérieur du village.


    Un après-midi de juillet, brûlant et sec, nos deux compères se retrouvent au jardin. Le soleil tape dur, le travail se limite à quelques gestes habituels.
    Tout-à-coup, Bernard porte la main à son front et s'affale. Joseph se précipite, le secoue, l'appelle, lui donne quelques tapes... pas de réaction.

    Joseph s'affole ; comment faire, dans ce champ, loin de tout secours ? Il se tord les mains, s'angoisse. Heureusement, au milieu de la panique, lui vient une idée : dans la remise, il y a une brouette ; il faut charger son camarade dessus et le ramener au village où il trouvera du monde pour le soigner.
    Plus facile à dire qu'à faire ... Joseph et Bernard, c'est un peu Laurel et Hardy, et c'est Bernard le plus lourd. Qu'à cela ne tienne, l'amitié est sacrée, Joseph va montrer de quoi il est capable pour secourir son camarade.  Au prix d'efforts surhumains, il parvient à hisser ce corps inerte sur la brouette, empoigne les brancards et fait avancer l'équipage dans les ornières et la poussière du chemin. Chaque pas lui coûte un flot de sueur et un épuisement dont il ne se serait pas cru capable. Au bout d'un kilomètre d'efforts, Il atteint les premières maisons du village, il espère y trouver de l'aide.
      Justement, à la porte de la sucrerie, inactive en cette saison, se tient une épicerie-buvette. A moins de jouer de malchance, il s'y trouvera bien un ou deux lascars inoccupés qui pourront lui porter assistance. Notre bon samaritain voit son calvaire s'adoucir.
     A la porte de la buvette, il ouvre la bouche pour appeler au secours quand l'inanimé se lève, saute sur ses pieds et déclare à la cantonade : "Par cette chaleur, rien de tel qu'une bonne bière ! Patron, de la bien fraîche !"
     Joseph ne sait pas s'il doit être content de voir son camarade sauvé, ou furieux de s'être fait berner. Il prend le parti de ne pas réagir et de boire son coup avec tout le monde. Après tout, c'est lui qui en a le plus besoin.

     A quelque-temps de là, Bernard est victime d'un mauvais tour.
Derrière sa maison, comme presque-tous les villageois, il a installé quelques clapiers où il nourrit des lapins qui lui améliorent l'ordinaire. Justement, les jeunes du printemps sont maintenant bons à savourer.
Un matin, à l'heure où il vient nourrir ses bêtes, c'est le choc. Tous les clapiers sont ouverts, il ne reste plus un lapin. Ce n'est pas une fouine ou un renard qui a fait le coup ; ni l'une ni l'autre ne peuvent défaire les verrous. On l'a volé !
Quelques jours passent à échafauder toutes sortes de soupçons, à mettre en cause tous les chenapans du coin. En fin de compte, aucune certitude, le coupable court en liberté et la vie reprend son train-train habituel.
     C'est alors que le facteur apporte à Bernard un colis soigneusement emballé, sans indication d'expéditeur. C'est une surprise. Notre homme ouvre le paquet et trouve des os de lapins, ses lapins, soigneusement nettoyés et rangés sous une carte portant ces mots :

            Merci pour ces lapins qui étaient fort bons. Après l'effort, le réconfort.
     Sous leur porte, tous les clients présents à la buvette, un certain jour de canicule, trouvent un mot leur conseillant de prendre auprès de Bernard des nouvelles de ses lapins.
Longtemps après, le village en riait encore, même Bernard. D'abord vexé car il n'était pas homme à perdre facilement, il admit assez rapidement qu'ayant commis une méchante farce, il aurait été bien mauvais joueur de ne pas en accepter le retour.

Par Tipanda - Publié dans : Feuilleton
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Lundi 5 septembre 2011 1 05 /09 /Sep /2011 22:48

  Estelle fête ses douze ans le 24 décembre 1888.

Elle sait lire, écrire, compter. Le temps est venu pour elle d'apprendre un métier. Au village, on dit que ce n'est pas nécessaire pour une jeune fille, elle se mariera et aidera son époux, mais ses parents y tiennent, au risque de se faire traiter de pédants par les voisins.
   Ils n'ont pas l'ambition de faire de leur fille une érudite, ils sont bien étrangers à ce genre de préoccupation. Ils tiennent à ce quelle puisse se débrouiller dans la vie avant de se marier et même après, en cas de coup dur dans le ménage, qu'elle ne soit pas obligée de "se placer", de devenir "servante". C'est le sort des gens qui n'ont pas de métier ; les garçons deviennent "domestiques de ferme" et les filles trouvent une place de bonne à tout faire, en général logée-nourrie, donc à la disposition des patrons à toute heure du jour ou de la nuit. Elles dorment près du bébé qui pleure ou de l'aïeul incontinent.

Inutile de protester, c'est l'habitude, pourquoi en faire un drame ?

Quand elles se marient, elles quittent leur place avec quelques économies et un peu de savoir-faire en cuisine et ménage. Quand on est pauvre, on subit.
   Madodine ne veut pas de cette corvée pour ses filles, et Tailleur partage son avis. C'est entendu, elles auront un métier, mais lequel ?
    Estelle est très attirée par la couture. Toute petite, elle aimait déjà faire son nid sous la table de son père et inventer des costumes de poupée à partir des chutes qu'elle ramassait.


Un dimanche tranquille, Tailleur pose la question fatidique :

"Estelle, il est temps de te choisir un métier. Dis-nous ce que tu aimerais faire quand tu seras grande." L'enfant est un peu étonnée ; il n'est pas courant qu'on demande son avis à l'intéressée, surtout si c'est une fille, mais ses parents tiennent à donner à leurs enfants une éducation moderne.
A vrai dire, elle attendait la question et sa réponse est prête.
    - "J'aimerais être couturière, si vous le voulez bien".
    - "Voilà une bonne idée, nous allons chercher un atelier où tu pourras faire ton apprentissage."
Estelle se renfrogne, ce n'est pas du tout ce quelle a prévu et elle tente sa chance.
   -" Père, vous connaissez bien la couture, c'est votre métier. Je préférerais rester près de vous, vous m'apprendriez le travail et je pourrais vous aider. Ce serait bien pour tout le monde".
Tailleur lui adresse un bon sourire affectueux mais, d'un hochement de tête, il retrouve la réalité : "Bien sûr, nous aimerions te garder à la maison ; mais il faut que tu apprennes la couture pour femmes, elle est très différente de celle des tailleurs. Ce n'est pas moi qui pourrai te l'enseigner, il faut que tu fréquentes un atelier et un bon."
   C'est entendu, on ne contredit pas son père, Estelle n'a qu'à s'incliner.
   A la foire de pentecôte, Tailleur retrouve une vieille connaissance : Madame Babin, la Babin, la couturière à la mode. Échange de nouvelles, menus échos professionnels qui se prolongent, et l'avenir d'Estelle est décidé : la Babin l'engage dans son atelier.
   De retour à la maison, le départ d'Estelle s'organise. La ville n'est pas loin mais le train n'arrivera qu'une dizaine d'années plus tard ; sept kilomètres, ce n'est rien en voiture ou à cheval, mais pour une fillette à pied, matin et soir, par tous les temps, c'est difficile à envisager. Il n'y a qu'une solution : dormir en semaine chez la couturière comme une interne au pensionnat, Tailleur en a convenu les détails avec la Babin. Estelle ne sera  pas un cas unique, elle aura la compagnie d'une demi-douzaine d'autres jeunes filles.


    Les petites camarades qui devaient lui faciliter l'intégration vont être son principal tourment.
   A la fin du dix-neuvième siècle, le fossé était profond entre la ville et la campagne ; les "bourgeois" n'avaient que mépris pour les "paysans". Un siècle plus tard, dans nos villages embourgeoisés, on a du mal à l'imaginer mais, en ce temps-là, on avait plus de mépris pour la boue des champs que pour la suie des usines.
    Chez la Babin, on ne rencontre qu'une paysanne : Estelle. Les autres apprenties, filles plus délurées de la ville, ont tôt fait de la changer en souffre-douleur. Tout ce qu'elle peut faire ou dire est détourné, interprété pour déclencher les moqueries. Son prénom disparaît, elle n'est plus appelée que "Paysan d'pâture". Elle en a tellement assez qu'elle se porte volontaire chaque fois qu'il y a des courses à faire pour l'atelier ; quand elle est dehors et que les pestes ne la voient pas, elle pleure tout son saoul.
    Un dimanche qu'elle est de retour au village, Madodine lui trouve un air triste et préoccupé ; une mère, même farouche et combative, a des antennes pour ressentir les problèmes de ses enfants. Prétextant l'heure de la traite, elle entraîne Estelle à l'étable ; à part la vache qui les regarde sans rien dire, personne n'est là à se mêler de la conversation. Elles s'expliquent longuement et quand elles ressortent, elles ont un air complice et décidé qui laisse tout prévoir.


   Quelques jours après, les apprenties bavardent en épluchant des légumes pour leur repas ; chacune y va de ses préférences culinaires, on passe les fruits en revue.
    Tout à coup mais sans élever le ton, Estelle commence : "Chez nous, il y a des pâtures"
    - Oui, on le sait, qu'il y a des pâtures, les paysans mangent de l'herbe, comme les vaches !L es moqueuses repartent à rire. Mais, sans se laisser démonter, Estelle reprend :

    - " Dans les pâtures, il y a aussi des pommiers, ils ont des pommes et vous les mangez."
    Elles ricanent mais elles sont déjà étonnées : ... la "paysan d'pâture" ne se laisse plus faire.
    Et, sans se démonter, Estelle reprend :
    "Dans la pâture, il y a des pommiers et aussi des vaches qui font des bouses.
      Les pommes tombent et nous les ramassons dans un grand panier pour les vendre.
      Quand une pomme est tombée dans la bouse, on la ramasse, on l'essuie rapidement sur l'herbe et on la jette dans le panier en disant : "Tiens, ce sera bon pour les bourgeois !"
      Silence du public ...


     Estelle continuera son apprentissage, tranquille et peut-être respectée. 

Par Tipanda - Publié dans : Feuilleton
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Samedi 2 avril 2011 6 02 /04 /Avr /2011 01:11

Où nous retrouvons l'histoire de  Madodine ...


    Tailleur aime la mode. Sa devise pourrait être : "Du passé faisons table rase ..." Sa maison est simple mais agréable ; on donne la priorité au confort et à l'innovation.
Des travaux d'urbanisme encouragent le changement et la modernité.
La population du village augmente, avec le souci de l'hygiène publique. Très logiquement,le conseil municipal sacrifie à dernière mode en usage et vote le déplacement du cimetière.
Finies les tombes minuscules entassées autour de l'église. On va les remplacer par un jardin fleuri qui valorisera le monument et déplacer les morts à la sortie du village. Justement, la providence veut qu'une parcelle y soit à vendre. Les défunts y seront un peu seuls mais connaîtront l'avantage inédit d'avoir de la place. Ils y jouiront pour l'éternité d'un logement décent, un domicile en rapport avec la position qu'ils occupaient de leur vivant. Aussitôt dit, aussitôt fait, maçons et autres tailleurs de pierre se précipitent sur un marché nouveau et lucratif, celui du monument funéraire.

Tailleur imagine déjà son caveau de famille et les objets d'art qui l'orneront.
   Pour mettre son projet à exécution, engager la dépense, il faut convaincre Madodine de l'intérêt de son point de vue et ce n'est pas gagné d'avance.
   On se représente facilement l'époque sous un jour patriarcal ; en réalité, les femmes ont plus que leur mot à dire sur le budget familial, surtout Madodine, c'est elle qui tient le tiroir-caisse et dirige la dépense.

Tailleur guette le bon moment pour négocier.
    Et voilà l'occasion rêvée. Comme d'habitude, la boulangère vient livrer son pain à l'estaminet. Elle en profite pour raconter le dernier scandale qui fait jaser : Adèle, sa belle-soeur, n'avait pas voulu faire de dépense pour la tombe de sa défunte mère, "vous vous rappelez, Jeanne qui est morte , il y a deux ans. Résultat, le corps a été enterré dans l'espace gratuit que la mairie laisse aux déplacés d'office. La famille n'a pas été consultée et voilà que la tombe de Jeanne est voisine de celle d'Eugénie qu'elle ne pouvait pas supporter. Certainement, c'est encore un coup du fossoyeur, il s'imagine que le cimetière lui appartient ! Mais Adèle ne va pas se laisser faire, elle va dire au maire que ce n'est pas à un fossoyeur de faire sa loi ..." et ainsi de suite.

   En général, ces récriminations agacent le couple, il faut bien les supporter, ce sont des clients, mais ils n'y prêtent qu'une oreille distraite, juste polie. Cette fois, pour Tailleur, la commère bavarde est la bienvenue. Elle lui fournit une occasion d'aborder sa dernière envie.
   Madodine a l'air très absorbée par ses choux de Bruxelles ; avec une forte lame, elle racle les troncs fibreux pour récolter les petits choux. L'heure est tranquille. Tailleur juge le moment venu d'aborder sa grande affaire.
   " Dites moi, femme, il ne faudrait pas qu'il nous arrive des ennuis comme à Adèle".
- Quels ennuis ? Elle n'était pas obligée de se quereller avec le fossoyeur, il fallait en parler au maire, d'abord.
- Vous avez raison mais ceux qui ont un caveau de famille n'ont pas tous ces tracas ... "
Madodine ne répond pas, elle paraît complètement absorbée par ses légumes.
Devant le silence buté de sa femme, il relance :
"Nous avons perdu deux enfants ; j'aimerais être sûr que nous irons avec eux, plus tard."
Elle essaie de garder son calme, faire celle qui n'a rien entendu, ne pas réagir, mais la colère monte.

Pour finir, elle se redresse, brandissant le couteau d'un air menaçant et gronde plus qu'elle ne dit : "J'ai déjà assez de mal à nourrir les vivants, nous n'avons pas de sous à dépenser pour un caveau."
 Maladroitement, il essaie d'argumenter. Il ne réussit qu'à faire monter la fureur de Madodine. Impossible de la fléchir ; définitivement, elle refuse ce projet.
La dépense lui paraît superflue mais, avant tout, un rejet viscéral interdit toute discussion : "Êtes vous sûr d'y aller, un jour, dans votre caveau ? On ne sait jamais ce qui nous attend."


    Au cours des ans, Tailleur reviendra plusieurs fois à la charge. Jamais sa femme ne cédera. Elle approuvera bien des tentations et parfois des caprices de son époux, sauf celui-là.
Il mourra le premier, dans les années 20. Madodine ne changera pas d'attitude ; elle le fera enterrer à l'ancienne, sous un carré de gazon et de fleurs, sans monument.
Et elle ? Qu'adviendra-t'il de sa dépouille ?


    Madodine connaîtra une longévité remarquable pour l'époque. En 1940,au moment de l'exode - que les gens du coin appellent "l'évacuation"-, elle a quatre-vingt-dix ans.
Sa santé est assez bonne mais c'est une vieille dame, elle a perdu ses facultés d'adaptation. La nouveauté la perturbe et la désoriente. Elle se déplace encore un peu, dans la maison et le jardin, mais il n'est plus question pour elle de marcher longtemps.
   Quand il se confirme qu'il faut évacuer, chacun se met en route par ses propres moyens ; les plus modestes vont à pied. Que faire des vieux, des infirmes, des malades ? Rien n'est organisé, c'est la panique générale. Les pouvoirs publics n'existent plus ou brillent par leur incurie. Chacun se débrouille comme il peut.
    Pour Madodine, la solution s'appelle Nestor, son petit dernier. Né quinze ans après la mort de ses deux frères, c'est l'enfant consolateur, le fils que ses parents n'espéraient plus. Pour lui, ils ont fait tous les efforts et ont été payés de retour, le petit dernier a réussi. Nestor est devenu boucher.
Pour les besoins de son commerce, il possède une automobile commerciale, ressource inappréciable en la circonstance. C'est donc lui qui se charge de transporter sa vieille mère dans une voiture où s'entassent déjà sa femme, ses deux enfants, leurs bagages et une réserve d'essence. Ils partent vers le sud. Pour se donner du courage, ils font semblant d'avoir un but : la Vendée où sont installés quelques marchands de bestiaux que Nestor rencontre au marché en période de foire.

    En réalité, plus ils roulent, moins ils avancent. Les routes sont encombrées, régulièrement coupées ; il faut rebrousser chemin, tourner en rond, rouler au pas. Et les pompes à essence sont fermées ou vides ; il faut puiser dans la réserve et on ignore quand on pourra la reconstituer.
Autour de la voiture, la foule compacte circule dans tous les sens, bruyante, fébrile et sans but. Madodine s'y perd littéralement. Elle répète sans fin : "Non, non, je vous l'ai pourtant dit, je ne veux point aller à la foire. Ramenez moi à la maison". Elle est de plus en plus agitée et ses enfants de plus en plus préoccupés.


    Ils arrivent ainsi, péniblement, à Rouen.

Là, panne d'essence, Nestor quitte la voiture immobilisée et tente vainement de trouver une pompe encore fournie. Ce qu'il craignait est arrivé, il faut continuer à pied.
Continuer à pied ... c'est impossible avec Madodine. La situation paraît sans issue mais la providence se présente en la personne d'une religieuse qui circule parmi la foule des réfugiés pour offrir son aide. Elle comprend tout de suite le problème et y propose une solution : sa congrégation dispose d'un hospice où elle héberge des personnes âgées. En ces temps difficiles, il ne faut pas hésiter à prendre des surnuméraires en pension ; la soeur propose de se charger de Madodine jusqu'au retour de ses enfants. Les voilà rassurés. L'attitude de Madodine participe à leur réconfort ; dans le calme de l'établissement religieux, sortie de la foule inquiétante, elle s'est calmée, elle ne parle plus de rentrer chez elle et se laisse installer sans protester.

   Tout serait donc pour le mieux si ... 
A leur retour, quelques mois après, ils ne reviennent pas à Rouen, les déplacements sont tributaires du bon vouloir de l'occupant. Nestor et sa famille rentrent dans le nord et entretiennent une correspondance régulière avec l'hospice rouennais.
Ce lien va durer jusqu'au bombardement fatidique.
   Le débarquement allié et la riposte des Allemands qui ne veulent pas se laisser déloger font de la Normandie un champ de ruines. Au nombre des bâtiments pulvérisés, il y a l'hospice de Madodine.
Les murs s'effondrent sur les pensionnaires qui sont écrabouillés. Pas de tri des dépouilles, tout le monde est enterré dans une fosse commune. A la demande de Nestor, l'administration répondra qu'il est impossible de retrouver le corps de sa mère parmi tous les morts de ce bombardement tragique.


   Ironie du sort, intuition, prémonition ? Dans l'acharnement de Madodine, dans l'énergie qu'elle mettait à repousser tout projet de caveau, peut-être avait-elle la certitude de ne jamais y aller ?
Ce n'est, sans doute, qu'un hasard tragique. Certainement, mais on sera toujours étonné de trouver tant de cohérence dans le hasard.

Par Tipanda - Publié dans : Feuilleton
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Mardi 21 décembre 2010 2 21 /12 /Déc /2010 00:29

   Nous sommes en Février 1885.

   Il fait un vrai temps de saison, venteux et glacial. Les rares passants, même les écoliers, gagnent au plus vite le coin de leur feu.
A l'estaminet, le temps est à la soupe. L'hiver a détruit la plupart des légumes mais il y a toujours les carottes et les pommes de terre qu'on a rentrées en cave à l'automne ainsi que des poireaux et des choux qui supportent bien le gel ; on a pris la précaution de les récolter avant que la terre durcie ne rende l'arrachage impossible. L'odeur de la soupe, par un temps pareil, ça donne faim ; rien de tel pour remonter le moral.
   Hélas, le réconfort d'une cuisine chaleureuse ne peut rien contre le deuil qui écrase la maison.
Au mois de janvier, le croup a emporté les deux petits, des garçons de trois et cinq ans qui poussaient si bien.
   La forte, l'énergique Madodine ne s'est pas effondrée. Elle a une peine infinie mais les larmes qui pourraient peut-être la soulager ne sortent pas. C'est la colère qui explose dans une idée fixe : "c'est injuste !".
"Des enfants bien soignés, toujours propres et bien nourris, ils sont morts alors que de pauvres gosses crasseux, pouilleux, qui mangent quand leurs mères y pensent, ceux-là ont échappé à la maladie".
Sa révolte ne connaît pas de répit ; on dirait qu'elle en veut à la terre entière. Son mari et leurs deux filles, Estelle et Julia, vivent leur deuil dans le silence, craignant de provoquer un déchaînement de fureur à la moindre parole.
L'ambiance est pénible mais il faut vivre et travailler comme d'habitude.
   A midi, Tailleur et Madodine ont fini leur repas, ils ont pris l'habitude de manger avant tout le monde pour laisser la grande table aux clients. Les filles, au retour de l'école, s'installent pour déjeuner près du poèle, sur un guéridon pliant qu'on débarrasse dès qu'elles ont fini.
Madodine vient de desservir. Les premiers clients arrivent, trois ouvriers du fort ; ils ont traversé les champs sous le vent glacial, impatients de se mettre à l'abri près du grand poêle de fonte et d'avaler quelque chose de chaud.
 Ils sont immédiatement suivis par Tailleur qui rapporte un seau de charbon de la remise et un gamin en loques qui profite de la porte ouverte pour s'introduire dans la pièce.
"Bonjour, gamin, qu'est-ce qui t'amène ?"

Au fond, Tailleur a pitié de ce voisin, un enfant de la misère, mais si Madodine le voit dans la maison, elle va s'emporter ; ce genre de crasseux doit rester loin de ses filles, il serait bien capable de leur amener des poux et il faudrait leur couper les cheveux ... la honte !

Il cherche comment lui dire de s'en aller sans "faire le méchant" mais l'intrus pose la question délicate :

"Je peux entrer ? Il fait froid"
Comment refuser ? Tailleur soupire : "Entre donc et ferme la porte, qu'on ne chauffe pas les oiseaux."
   Il regarde les pieds du gamin ; ils sont chaussés de blocs informes, des sabots, si on peut employer ce terme, en ruine, fendus et couverts de glace accumulée. Machinalement, il ajoute : " Avance près du feu et laisse tes sabots à la porte."
   Le gamin ne bouge pas. L'homme insiste et découvre, effaré, qu'il ne porte ni bas ni chaussons. Une horreur ! Comment peut-on laisser un enfant nus-pieds en plein hiver ?
   "Viens  près du feu, tes sabots vont sêcher pendant que tu te réchauffes" et il installe le visiteur devant le poêle, les pieds nus posés sur le socle émaillé qui est bien chaud sans être brûlant.
   Madodine était allée chercher de la bière à la cave ; elle réapparaît alors, réprime une grimace mais comprend très vite qu'elle vient d'hériter d'une triste affaire. Pour ne pas se laisser aller à l'émotion, elle prend le parti de gronder son mari : "Eh bien, combien d'heures faut-il attendre pour que vous apportiez des bas à cet enfant ?"
   - "Des bas ... quels bas ?"
   "Vous savez bien qu'il nous en reste, il faut les lui donner, il en fera de l'usage."

Et elle se précipite à l'étage où se trouve la chambre et son armoire à linge. Quand elle redescend, elle porte dans ses mains des chaussettes de garçonnet. Ces chaussettes, elle les avait tricotées pour ses petits. Maintenant, ils n'en ont plus besoin. Ils étaient plus jeunes que lui mais il est plutôt chétif, elles devraient lui aller.
   Tailleur qui l'imaginait en colère est soulagé. La dureté de sa Madodine ne tient pas devant les enfants.
  "Mais ce petit qui était dehors en plein midi, il n'a donc pas déjeuné ?"

Effectivement, il est affamé. Il faut le faire manger sans attendre. Elle lui sert un grand bol de soupe et se met à beurrer une pile de tartines.


    La pause-déjeuner se termine pour les ouvriers et les écolières. En sortant, ils croisent un visiteur inattendu : le curé.


   Tailleur et Madodine ne sont pas ennemis de la religion, ils font leurs Pâques et, le soir de Noël, ils vont à la messe de minuit comme tout le monde. Le reste de l'année, il faut des mariages ou des enterrements pour les amener à l'église. Alors, pourquoi une visite du curé ?
   Il est bien connu des ménagères ; elles l'ont surnommé "Saint-Vite", manière de tourner en dérision ses habitudes de pique-assiette.
Aujourd'hui, il est un peu tard pour se faire inviter ; c'est un autre motif qui l'amène, ce que nous pourrions appeler son "petit commerce". Il veut s'entretenir avec Tailleur du repos de l'âme de ses enfants. Jusqu'à présent, le père n'a pas commandé de messe pour leur salut ; c'est à lui, le curé, de le rappeler à ce devoir sacré qui, accessoirement, est aussi son gagne-pain.
    Dans l'estaminet vidé de sa clientèle, restent Tailleur absorbé à sa couture et Madodine qui passe des tartines de beurre à Antoine, le petit mendiant.

"Je tombe à pic, se dit le visiteur; je vais m'attirer leurs bonnes grâces". Il s'approche de l'enfant, lui caresse la tête et le plus aimablement qu'il peut : "Tu en as de la chance ! Ces tartines ont l'air bien bonnes. J'espère que tu n'as pas oublié de dire merci à la dame."

Puis, se tournant vers Madodine, avec son meilleur sourire, il lui adresse un compliment à sa façon : " C'est très bien de faire la charité, vous êtes bonne. Dieu vous le rendra."

Tout content de son effet, il se prend un retour inattendu.
" Qu'est-ce qu'il me rendra ? Je ne lui demande rien... à moins qu'il puisse me rendre ce qu'il m'a pris... Sortez !"
    Saint Vite ne demande pas son reste, il prend la porte et Madodine s'effondre en larmes.
Enfin ! Ces pleurs qui ne sortaient pas et l'étouffaient, ce vilain hypocrite les a fait sortir.
A partir de ce jour, l'estaminet perdit la considération des bigotes et gagna celle des "bouffeurs de curé".

Libre à chacun de décider s'il fut perdant ou gagnant.    

Par Tipanda - Publié dans : Feuilleton
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