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2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 00:11

Où nous retrouvons l'histoire de  Madodine ...


    Tailleur aime la mode. Sa devise pourrait être : "Du passé faisons table rase ..." Sa maison est simple mais agréable ; on donne la priorité au confort et à l'innovation.
Des travaux d'urbanisme encouragent le changement et la modernité.
La population du village augmente, avec le souci de l'hygiène publique. Très logiquement,le conseil municipal sacrifie à dernière mode en usage et vote le déplacement du cimetière.
Finies les tombes minuscules entassées autour de l'église. On va les remplacer par un jardin fleuri qui valorisera le monument et déplacer les morts à la sortie du village. Justement, la providence veut qu'une parcelle y soit à vendre. Les défunts y seront un peu seuls mais connaîtront l'avantage inédit d'avoir de la place. Ils y jouiront pour l'éternité d'un logement décent, un domicile en rapport avec la position qu'ils occupaient de leur vivant. Aussitôt dit, aussitôt fait, maçons et autres tailleurs de pierre se précipitent sur un marché nouveau et lucratif, celui du monument funéraire.

Tailleur imagine déjà son caveau de famille et les objets d'art qui l'orneront.
   Pour mettre son projet à exécution, engager la dépense, il faut convaincre Madodine de l'intérêt de son point de vue et ce n'est pas gagné d'avance.
   On se représente facilement l'époque sous un jour patriarcal ; en réalité, les femmes ont plus que leur mot à dire sur le budget familial, surtout Madodine, c'est elle qui tient le tiroir-caisse et dirige la dépense.

Tailleur guette le bon moment pour négocier.
    Et voilà l'occasion rêvée. Comme d'habitude, la boulangère vient livrer son pain à l'estaminet. Elle en profite pour raconter le dernier scandale qui fait jaser : Adèle, sa belle-soeur, n'avait pas voulu faire de dépense pour la tombe de sa défunte mère, "vous vous rappelez, Jeanne qui est morte , il y a deux ans. Résultat, le corps a été enterré dans l'espace gratuit que la mairie laisse aux déplacés d'office. La famille n'a pas été consultée et voilà que la tombe de Jeanne est voisine de celle d'Eugénie qu'elle ne pouvait pas supporter. Certainement, c'est encore un coup du fossoyeur, il s'imagine que le cimetière lui appartient ! Mais Adèle ne va pas se laisser faire, elle va dire au maire que ce n'est pas à un fossoyeur de faire sa loi ..." et ainsi de suite.

   En général, ces récriminations agacent le couple, il faut bien les supporter, ce sont des clients, mais ils n'y prêtent qu'une oreille distraite, juste polie. Cette fois, pour Tailleur, la commère bavarde est la bienvenue. Elle lui fournit une occasion d'aborder sa dernière envie.
   Madodine a l'air très absorbée par ses choux de Bruxelles ; avec une forte lame, elle racle les troncs fibreux pour récolter les petits choux. L'heure est tranquille. Tailleur juge le moment venu d'aborder sa grande affaire.
   " Dites moi, femme, il ne faudrait pas qu'il nous arrive des ennuis comme à Adèle".
- Quels ennuis ? Elle n'était pas obligée de se quereller avec le fossoyeur, il fallait en parler au maire, d'abord.
- Vous avez raison mais ceux qui ont un caveau de famille n'ont pas tous ces tracas ... "
Madodine ne répond pas, elle paraît complètement absorbée par ses légumes.
Devant le silence buté de sa femme, il relance :
"Nous avons perdu deux enfants ; j'aimerais être sûr que nous irons avec eux, plus tard."
Elle essaie de garder son calme, faire celle qui n'a rien entendu, ne pas réagir, mais la colère monte.

Pour finir, elle se redresse, brandissant le couteau d'un air menaçant et gronde plus qu'elle ne dit : "J'ai déjà assez de mal à nourrir les vivants, nous n'avons pas de sous à dépenser pour un caveau."
 Maladroitement, il essaie d'argumenter. Il ne réussit qu'à faire monter la fureur de Madodine. Impossible de la fléchir ; définitivement, elle refuse ce projet.
La dépense lui paraît superflue mais, avant tout, un rejet viscéral interdit toute discussion : "Êtes vous sûr d'y aller, un jour, dans votre caveau ? On ne sait jamais ce qui nous attend."


    Au cours des ans, Tailleur reviendra plusieurs fois à la charge. Jamais sa femme ne cédera. Elle approuvera bien des tentations et parfois des caprices de son époux, sauf celui-là.
Il mourra le premier, dans les années 20. Madodine ne changera pas d'attitude ; elle le fera enterrer à l'ancienne, sous un carré de gazon et de fleurs, sans monument.
Et elle ? Qu'adviendra-t'il de sa dépouille ?


    Madodine connaîtra une longévité remarquable pour l'époque. En 1940,au moment de l'exode - que les gens du coin appellent "l'évacuation"-, elle a quatre-vingt-dix ans.
Sa santé est assez bonne mais c'est une vieille dame, elle a perdu ses facultés d'adaptation. La nouveauté la perturbe et la désoriente. Elle se déplace encore un peu, dans la maison et le jardin, mais il n'est plus question pour elle de marcher longtemps.
   Quand il se confirme qu'il faut évacuer, chacun se met en route par ses propres moyens ; les plus modestes vont à pied. Que faire des vieux, des infirmes, des malades ? Rien n'est organisé, c'est la panique générale. Les pouvoirs publics n'existent plus ou brillent par leur incurie. Chacun se débrouille comme il peut.
    Pour Madodine, la solution s'appelle Nestor, son petit dernier. Né quinze ans après la mort de ses deux frères, c'est l'enfant consolateur, le fils que ses parents n'espéraient plus. Pour lui, ils ont fait tous les efforts et ont été payés de retour, le petit dernier a réussi. Nestor est devenu boucher.
Pour les besoins de son commerce, il possède une automobile commerciale, ressource inappréciable en la circonstance. C'est donc lui qui se charge de transporter sa vieille mère dans une voiture où s'entassent déjà sa femme, ses deux enfants, leurs bagages et une réserve d'essence. Ils partent vers le sud. Pour se donner du courage, ils font semblant d'avoir un but : la Vendée où sont installés quelques marchands de bestiaux que Nestor rencontre au marché en période de foire.

    En réalité, plus ils roulent, moins ils avancent. Les routes sont encombrées, régulièrement coupées ; il faut rebrousser chemin, tourner en rond, rouler au pas. Et les pompes à essence sont fermées ou vides ; il faut puiser dans la réserve et on ignore quand on pourra la reconstituer.
Autour de la voiture, la foule compacte circule dans tous les sens, bruyante, fébrile et sans but. Madodine s'y perd littéralement. Elle répète sans fin : "Non, non, je vous l'ai pourtant dit, je ne veux point aller à la foire. Ramenez moi à la maison". Elle est de plus en plus agitée et ses enfants de plus en plus préoccupés.


    Ils arrivent ainsi, péniblement, à Rouen.

Là, panne d'essence, Nestor quitte la voiture immobilisée et tente vainement de trouver une pompe encore fournie. Ce qu'il craignait est arrivé, il faut continuer à pied.
Continuer à pied ... c'est impossible avec Madodine. La situation paraît sans issue mais la providence se présente en la personne d'une religieuse qui circule parmi la foule des réfugiés pour offrir son aide. Elle comprend tout de suite le problème et y propose une solution : sa congrégation dispose d'un hospice où elle héberge des personnes âgées. En ces temps difficiles, il ne faut pas hésiter à prendre des surnuméraires en pension ; la soeur propose de se charger de Madodine jusqu'au retour de ses enfants. Les voilà rassurés. L'attitude de Madodine participe à leur réconfort ; dans le calme de l'établissement religieux, sortie de la foule inquiétante, elle s'est calmée, elle ne parle plus de rentrer chez elle et se laisse installer sans protester.

   Tout serait donc pour le mieux si ... 
A leur retour, quelques mois après, ils ne reviennent pas à Rouen, les déplacements sont tributaires du bon vouloir de l'occupant. Nestor et sa famille rentrent dans le nord et entretiennent une correspondance régulière avec l'hospice rouennais.
Ce lien va durer jusqu'au bombardement fatidique.
   Le débarquement allié et la riposte des Allemands qui ne veulent pas se laisser déloger font de la Normandie un champ de ruines. Au nombre des bâtiments pulvérisés, il y a l'hospice de Madodine.
Les murs s'effondrent sur les pensionnaires qui sont écrabouillés. Pas de tri des dépouilles, tout le monde est enterré dans une fosse commune. A la demande de Nestor, l'administration répondra qu'il est impossible de retrouver le corps de sa mère parmi tous les morts de ce bombardement tragique.


   Ironie du sort, intuition, prémonition ? Dans l'acharnement de Madodine, dans l'énergie qu'elle mettait à repousser tout projet de caveau, peut-être avait-elle la certitude de ne jamais y aller ?
Ce n'est, sans doute, qu'un hasard tragique. Certainement, mais on sera toujours étonné de trouver tant de cohérence dans le hasard.

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Published by Tipanda - dans Feuilleton
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commentaires

cacao 07/09/2011 13:31



Très intéressant, le récit de cette vie. Cette histoire de caveau est bien déroutante. Après tout, il est possible que Madodine ait eu une prémonition...Merci pour ce texte riche et dense. Bien
amicalement.



Tipanda 07/09/2011 20:14



Contente que l'histoire des parents de mon arrière grand-mère t'ait plu.


A bientôt, avec toute mon amitié.



Serge 07/09/2011 11:45



Une consigne assez récurrente dans les ateliers d'écriture : écrire son épitaphe.


 



Tipanda 07/09/2011 20:11



J'ai le temps et ...aucun projet de cet ordre.



Serge 07/09/2011 07:42



Où et comment se faire enterrer ? S'il se trouve quelque pyramide libre, je prends... sinon un petit cimetière Portugais, sous le sable et le soleil qui a tant manqué à ma vie, voilà une éternité
qui me convient et puis... les enfants viendront en vacances !



Tipanda 07/09/2011 11:07



Réécouter la "Supplique pour être enterré sur la plage de Sète" de l'irremplaçable Brassens.



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