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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 23:02
 ...C'est un joli nom, tu sais."

    Ils nous avaient quittés, Brel, Brassens, Ferré ... la chanson poétique s'était petit à petit dépeuplée. Il restait Jean Ferrat.
    Il vient de mourir et une époque, cette fois, est bien finie. En même temps que lui, meurt une certaine idée de la chanson française. La vision d'horreur du rap triomphant porté au rang de chanson à texte (et quels textes !) transforme notre chagrin en détresse.
     C'est qu'elles s'attachaient à nous les chansons de Ferrat.
La présence chaleureuse, sensuelle, de sa voix fixait en nous des textes parfois difficiles que nous aurions vite oubliés sans elle. Qui pourrait réciter en entier un poème d'Aragon sans le secours des chansons ? On arrive même à douter, à confondre les textes d'Aragon et de Ferrat ; ils sont tous des chansons de Jean Ferrat et c'est le plus bel hommage de notre mémoire à sa pensée.
      Ces jours-ci, les éloges ne vont pas manquer au chanteur ; il serait donc superflu que j'en rajoute. D'autres plus qualifiés s'en occuperont beaucoup mieux.

 Mais restons un moment auprès du Camarade.
      Beaucoup le situaient au parti communiste. En réalité, avec de nombreux intellectuels, il partageait  le titre de Compagnon de route : un camarade assez proche pour être des mêmes combats, assez indépendant pour ne jamais prendre la carte d'un parti.
      Sa liberté pointilleuse était source de malentendus.
Il me revient le souvenir de moments difficiles.
Sa chanson "Maria".
    Pour mémoire : pendant la guerre d'Espagne, deux frères ont choisi chacun un camp différent, ils se battent, l'un tue son frère puis se suicide sur le corps de sa victime. La chanson finit sur Maria, leur mère :
"si vous lui parlez de la guerre, si vous lui dites "liberté", elle vous montrera la pierre où ses enfants sont enterrés".
Dans l'intransigeance de la jeunesse, en bon petit soldat, j'ai rejeté ce qui pouvait être regardé comme une indulgence coupable, une trahison. Comment ?! Mettre sur un pied d'égalité le républicain et le franquiste, c'était intolérable. Les années venant, on apprend que la douleur et l'engagement appartiennent à deux registres différents. Il a fallu  attendre que le temps ait fait son oeuvre pour comprendre et faire taire la rancune envers le chanteur.
    Un autre poème connu de tous et tellement incompris : Nuit et Brouillard.
Deux mots n'avaient pas choqué à l'origine mais, dans les années 70/80 déclenchaient le trouble et l'incompréhension : "Ils essaient d'oublier".
On ne parlait pas encore du devoir de mémoire. Nous en revendiquions le droit, nous exigions la vérité du souvenir. Pour contrer l'entreprise négationniste qui fleurissait sans vergogne, nous allions de proclamation en appel, nous organisions réunions et conférences où des survivants racontaient inlassablement leur Shoah.
Ce que nous leur avons alors demandé, même après quarante ans, c'était épouvantable ; je m'en rends compte aujourd'hui, mais, sur le moment, nous n'en avions pas conscience. L'oubli nous était inconcevable ; forcément, ce n'est pas à nous qu'il revenait de replonger inlassablement dans l'horreur vécue. Nous nous permettions la plus grande sévérité envers ceux qui osaient évoquer l'oubli ; Jean Ferrat faisait partie de nos cibles.
Et pourtant ... son histoire aurait mérité plus d'égards.
Le père juif du jeune Jean Tenenbaum (c'est le vrai nom de Jean Ferrat) a été assassiné à Auschwitz.
Lui-même a eu la vie sauve grâce à des militants communistes qui l'ont caché, protégé, solidarité vivante qui est probablement le meilleur aspect du communisme à la française.
    Des liens indissolubles étaient fondés. Ils n'ont jamais été brisés mais ils n'ont pas dérivé.
Contrairement aux irréfléchis pour qui la fidélité excuse toutes les compromissions, Jean Ferrat savait dire NON à ses amis. Il leur a dit, leur a même chanté sa réprobation et sa souffrance quand les communistes français s'alignaient sur le soviétisme qui est au communisme ce que les marches militaires sont à la musique. Lors du coup de Prague, dans sa chanson "Camarade", il annonce la désillusion.
"C"est un nom terrible, camarade,
c'est un nom terrible à dire
quand, le temps d'une mascarade,
 il ne fait plus que frémir..."

Mais laissons lui le dernier mot :
"C'est un joli nom Camarade, c'est un joli nom, tu sais, qui marie cerise et grenade aux cent fleurs du mois de mai. Camarade ... "

Quand le temps des cerises reviendra, elles ramèneront la douceur de ses chansons.

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Published by Tipanda - dans Dure est l'absence
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commentaires

francesca 15/03/2010 09:32


Merci de ce très bel article, Tipanda, amical mais lucide, tout comme Ferrat l'était.
Pour les poèmes d'Aragon, ma préférence allait et va toujours vers les mises en musique de Ferré, question de feeling, je pense, mais certaines de Ferrat sont inoubliables, de toute
beauté et nous accompagneront alors que leur auteur nous a quittés trop tôt ; mais c'est toujours trop tôt...



Tipanda 15/03/2010 10:30


Difficile de faire des comparaisons. L'un était-il meilleur que l'autre ?
Comme tu le dis fort justement, c'est une question de ressenti.
Moi aussi, j'aimais beaucoup Ferré mais il avait un ton, un phrasé, plus dur que celui de Jean Ferrat qui parlait peut-être d'avantage aux tripes. Difficile de résister à une chanson comme "Je vous
aime"...
Heureusement, il reste les disques.


Weinheber 14/03/2010 20:30



Jean Ferrat fut un grand chanteur,pôéte,la chanson 'nuit et brouillard m' a marqué.



Tipanda 14/03/2010 22:36



Avec la distance, on se dit que Nuit et Brouillard était le poème de la déportation politique, ceux qui ne voulaient plus vivre à genoux. En revanche, comme le film d'Alain
Resnais, il ne parlait pas du crime spécifique de l'extermination. Je ne crois pas qu'il s'agissait d'un calcul intentionnel ; c'était le regard des années 60, années du film et de la chanson. En
tout cas, c'était une chanson émouvante et digne de rester dans les mémoires.



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