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5 octobre 2011 3 05 /10 /octobre /2011 21:19

     Malgré les épreuves, Estelle a toujours aimé rire. Elle amusait famille et amis avec une foule d'anecdotes, des récits du bon vieux temps.

Retrouvons-les, en souvenir d'elle.


        Bernard et Joseph.
    Ils étaient voisins et, surtout, inséparables. Ils s'étaient débrouillés pour occuper des jardins accolés, avec une remise à outils commune, au milieu des champs. Dans la grande plaine du Nord, en effet, le sol calcaire oblige à forer profond pour atteindre l'eau, il faut creuser des puits artésiens ; ils sont coûteux donc espacés. Les maisons se groupent autour d'un forage, on ne rencontre pas d'habitations dispersées dans la campagne et, dans les agglomérations, le terrain est trop cher pour qu'on l'utilise à faire des jardins ; les habitants du centre, quand ils veulent un potager, louent un bout de champ à l'extérieur du village.


    Un après-midi de juillet, brûlant et sec, nos deux compères se retrouvent au jardin. Le soleil tape dur, le travail se limite à quelques gestes habituels.
    Tout-à-coup, Bernard porte la main à son front et s'affale. Joseph se précipite, le secoue, l'appelle, lui donne quelques tapes... pas de réaction.

    Joseph s'affole ; comment faire, dans ce champ, loin de tout secours ? Il se tord les mains, s'angoisse. Heureusement, au milieu de la panique, lui vient une idée : dans la remise, il y a une brouette ; il faut charger son camarade dessus et le ramener au village où il trouvera du monde pour le soigner.
    Plus facile à dire qu'à faire ... Joseph et Bernard, c'est un peu Laurel et Hardy, et c'est Bernard le plus lourd. Qu'à cela ne tienne, l'amitié est sacrée, Joseph va montrer de quoi il est capable pour secourir son camarade.  Au prix d'efforts surhumains, il parvient à hisser ce corps inerte sur la brouette, empoigne les brancards et fait avancer l'équipage dans les ornières et la poussière du chemin. Chaque pas lui coûte un flot de sueur et un épuisement dont il ne se serait pas cru capable. Au bout d'un kilomètre d'efforts, Il atteint les premières maisons du village, il espère y trouver de l'aide.
      Justement, à la porte de la sucrerie, inactive en cette saison, se tient une épicerie-buvette. A moins de jouer de malchance, il s'y trouvera bien un ou deux lascars inoccupés qui pourront lui porter assistance. Notre bon samaritain voit son calvaire s'adoucir.
     A la porte de la buvette, il ouvre la bouche pour appeler au secours quand l'inanimé se lève, saute sur ses pieds et déclare à la cantonade : "Par cette chaleur, rien de tel qu'une bonne bière ! Patron, de la bien fraîche !"
     Joseph ne sait pas s'il doit être content de voir son camarade sauvé, ou furieux de s'être fait berner. Il prend le parti de ne pas réagir et de boire son coup avec tout le monde. Après tout, c'est lui qui en a le plus besoin.

     A quelque-temps de là, Bernard est victime d'un mauvais tour.
Derrière sa maison, comme presque-tous les villageois, il a installé quelques clapiers où il nourrit des lapins qui lui améliorent l'ordinaire. Justement, les jeunes du printemps sont maintenant bons à savourer.
Un matin, à l'heure où il vient nourrir ses bêtes, c'est le choc. Tous les clapiers sont ouverts, il ne reste plus un lapin. Ce n'est pas une fouine ou un renard qui a fait le coup ; ni l'une ni l'autre ne peuvent défaire les verrous. On l'a volé !
Quelques jours passent à échafauder toutes sortes de soupçons, à mettre en cause tous les chenapans du coin. En fin de compte, aucune certitude, le coupable court en liberté et la vie reprend son train-train habituel.
     C'est alors que le facteur apporte à Bernard un colis soigneusement emballé, sans indication d'expéditeur. C'est une surprise. Notre homme ouvre le paquet et trouve des os de lapins, ses lapins, soigneusement nettoyés et rangés sous une carte portant ces mots :

            Merci pour ces lapins qui étaient fort bons. Après l'effort, le réconfort.
     Sous leur porte, tous les clients présents à la buvette, un certain jour de canicule, trouvent un mot leur conseillant de prendre auprès de Bernard des nouvelles de ses lapins.
Longtemps après, le village en riait encore, même Bernard. D'abord vexé car il n'était pas homme à perdre facilement, il admit assez rapidement qu'ayant commis une méchante farce, il aurait été bien mauvais joueur de ne pas en accepter le retour.

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Published by Tipanda - dans Feuilleton
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Jacques Dupontel 07/10/2011 20:20



Je me demandais d'où venait l'expression le coup du lapin, c'était donc cela !  :)



Tipanda 07/10/2011 23:59



Peut-être. Merci de la suggestion, je n'y aurais  pas songé.


Bonne soirée.



cacao 06/10/2011 20:21



Extraordinaire cette histoire sur ces deux compères. Et si bien narrée ! Mais pauvres lapins... Bien de nous rappeler le temps d'Estelle. Bonne soirée.



Tipanda 06/10/2011 21:48



A toutes les époques, on rencontre des plaisantins hauts en couleurs qui font parler d'eux bien longtemps.


Le sort des lapins est triste mais, mangés par l'un ou l'autre, de toute façon, ils auraient été mangés. En ce temps-là, personne n'aurait imaginé qu'un lapin puisse devenir un animal de
compagnie.


Bonne soirée.



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