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18 septembre 2008 4 18 /09 /septembre /2008 09:53

                                   Dans les pages débats du journal Le Monde du 16 septembre 2008, un excellent article de Michael Prazan : "L'Ukraine, "pays européen"? Pas évident."


 Lecture vivement conseillée.

 

D'après l'auteur, l'Ukraine n'a pas abandonné ses vieux démons de l'antisémitisme et des sympathies pro-nazies. Elle reste loin des valeurs démocratiques affirmées par l'Union Européenne.

Michael Prazan serait bien étonné et désapprouverait certainement ; en parcourant son article, je me suis rappelée ..."Les Bienveillantes".

Ce roman a fait l'objet de critiques féroces. Il a pourtant donné à beaucoup l'occasion de découvrir ce qu'on appelle aujourd'hui la shoah par balles.

Beaucoup de gens qui n'avaient entendu parler que des camps d'extermination et croyaient que toute la shoah s'y résumait ont appris qu'en Ukraine des juifs avaient été fusillés en masse par les Einzatsgruppen : des Allemands "efficacement" secondés par les hiwis, des supplétifs ukrainiens qu'ils employaient aussi à la garde des camps.

Quittons les considérations littéraires. La question est loin d'être résolue.

En Ukraine, on ne se reconnait toujours pas coupable et on n'hésite pas à honorer la mémoire des bourreaux.

... Récemment, Yvan le terrible, expulsé des USA, est rentré au pays où nul ne prévoit de l'inquiéter... L'Ukraine se verrait bien intégrer l'Union Européenne avec la bénédiction générale.

Il suffit !

L'Europe a manqué au principe de précaution en intégrant la Pologne et les états Baltes où l'antisémitisme se maintient toujours aussi florissant. On complèterait le tableau avec l'Ukraine ...

La leçon n'aurait donc  pas été tirée.

Faut-il en conclure que l'antisémitisme n'est toujours pas un vice rhédibitoire en Europe ? 

Doit-on passer la shoah par pertes et profit ?

Les bonnes manières de l'Europe pour les nouveaux entrants ressemblent de plus en plus à de mauvaises actions.

 

 


 

 

 


  En annexe, un papier que j'ai écrit le 22/02/07 après avoir lu "Les Bienveillantes" :

 

 

Jonathan Littell a obtenu le prix Goncourt et le prix de l’Académie Française de l’année 2006 pour son roman « Les Bienveillantes ».                     ( L’humanitaire semble un bon plan de carrière littéraire. En quelques années, deux prix Goncourt dans l’ONG Action Contre la Faim : son président le Dr Jean-Christophe Rufin et Jonathan Littell, logisticien, tous deux anciens de MSF… Amusant et sympathique. )

« Les Bienveillantes » a déclenché des polémiques. A l’auteur certains reprochent son style pas toujours académique, d’autres la manière dont il mène sa carrière. Et surtout, Horreur ! Littell se voit soupçonné  de chercher à faire d’un nazi un personnage séduisant, reproche déjà essuyé par L. Visconti à la sortie des Damnés ; ses SA, probablement fournis par une agence de mannequins, étaient d’une beauté diabolique. Logiquement, où résiderait le charme tentateur du démon s’il était repoussant ?

Et puis, le doigt là où ça fait mal, les gardiens de la mémoire de la Shoah, l’immense et indiscutable Claude Lanzmann en tête, s’insurgeaient contre la fabrication d’un personnage de fiction dans une œuvre littéraire autour de l’extermination des juifs par les nazis. Argument de poids qui ne peut laisser insensible ; la Shoah, c’est l’indicible, il y a une sorte de sacrilège, un vrai malaise, à l’entourer d’historiettes ou même de drames, aussi bien intentionnés soient-ils. De l’horreur absolue, les seuls qui ont le droit de parler sont les survivants, les témoins.

Mais les années passent, la réalité se complique  avec la disparition des témoins. Ils sont de plus en plus âgés, ils meurent les uns après les autres ; il n’y aura bientôt plus de survivants. Si nous voulons éviter d’offrir aux nazis ce qu’ils ont toujours recherché : notre oubli, il faudra nous en remettre à l’histoire et à la littérature. L’histoire y occupe un rôle inattendu de censeur ; contre les négationnistes on lui assigne le devoir de dire la vérité à la  suite des survivants.

Tant qu’il reste des témoins, nous pouvons convoquer tous les survivants possibles, il nous manque toujours la parole de ceux qui ne sont pas revenus. Ceux que nous pouvons entendre, pour quelque temps encore, sont les rescapés, les plus chanceux ou les plus forts ; la douleur et le désespoir des morts nous sont inaccessibles, nous ne pouvons qu’imaginer leur fin, donc nous faire à nous mêmes un roman. Le pas a été franchi par des auteurs douteux spécialistes du sensationnel pour de romans de gare mais aussi par de grandes âmes insoupçonnables ; à un moment de « Vie et destin » Vassili Grossmann raconte la fin d’une femme-médecin juive dans une chambre à gaz. Il a bien fallu qu’il l’imagine. S’il s’est trompé, personne n’est en mesure d’apporter des arguments à l’encontre de son récit et l’émotion n’a pas à être justifiée.

Quant-à nous représenter ce qu’il se passait dans la tête et dans la vie des bourreaux pour qu’ils en arrivent à faire ce qu’ils ont fait, nous cherchons à comprendre, non pour leur trouver des excuses mais pour nous donner quelques chances supplémentaires de repérer les comportements à risque et d’éviter le retour de la bête immonde. Comment la démocratie allemande a débouché sur le nazisme ? la question a été abondamment traitée. Mais les individus, comment des hommes, à-priori très ordinaires, ont-ils basculé dans la barbarie, comment des pères ont-ils pu massacrer des enfants comme les leurs ? Difficile d’avancer dans l’étude du problème sans avoir recours à des constructions littéraires.

 

 De quel droit lancer l’anathème dès l’abord ? Lisons « Les Bienveillantes » avant de juger. Ce n’est pas une petite affaire, c’est même un pavé impressionnant.

 Par son épaisseur, son sujet et même sa construction, le livre fait immédiatement penser à Vie et destin de Vassili Grossmann. Littell reconnaît ce que Les Bienveillantes doivent au dissident soviétique ainsi qu’une parenté de démarche avec le Visconti des Damnés.

Comme Vie et Destin, Les Bienveillantes se présente  comme une succession de récits dont chacun pourrait à lui seul constituer un ouvrage indépendant. Le roman de V. Grossmann racontait les histoires simultanées de plusieurs personnages dans des milieux très différents et il avait été écrit en samizdat sous la forme de nombreux cahiers sortis d’URSS puis rassemblés en un seul roman pour être édités. Son aspect de juxtaposition s’explique donc parfaitement. En revanche, un seul personnage constitue le fil conducteur des Bienveillantes ; le roman se présente comme l’autobiographie du Dr Aue, juriste devenu officier SS ; il raconte sa guerre  et Littell en profite pour faire un récit exhaustif des événements historiques traversés. Ce n’est pas une oeuvre d’historien, l’auteur n’en revendique pas le titre, mais il faut reconnaître l’énorme travail de documentation, de compilation, précis et juste comme il s’en trouve rarement dans les romans. Comment intégrer dans un texte histoire et fiction ? Sa solution : il fait occuper à son personnage une fonction d’inspecteur. L’auteur peut lui faire traverser des événements dont la succession paraîtrait improbable dans la vie ordinaire d’un militaire. En même temps, il assiste à tout sans participer activement au pire ; on peut comprendre, pour un écrivain se mettre pendant plus de 900 pages dans la peau d’un bourreau, décrire le sadisme comme si on en était l’auteur, ce n’est pas seulement un travail d’imagination. Il y a aussi des limites au supportable ; la description qui devient complaisance ne laisse indemne ni auteur ni lecteur.

Le Dr Aue, officier SS, écrit à l’intention de lecteurs cultivés qui n’ont pas besoin d’explications pour saisir une allusion, une référence aux classes littéraires, en un mot : des lecteurs passés comme lui par l’étude du grec ancien. Le titre « Les Bienveillantes » est la transcription en français courant du mot « Euménides » . Dans le cycle tragique des Atrides, les Erynnies, déesses de la vengeance, étaient invoquées sous le nom d’« Euménides » dans le but de les amadouer, de détourner leur fureur. Le héros, barbare cultivé, s’adresse à des initiés.

 Plutôt que de culture, parlons d’érudition, parfois jusqu’à la cuistrerie ; l’étalage de tranches de compilations est probablement un aspect agaçant du roman. Les souvenirs de l’officier SS accrochent l’attention malgré, ou à cause, des horreurs racontées ; mais le récit est régulièrement interrompu par des digressions ethnographiques, historiques et linguistiques qu’on a beaucoup de mal à ne pas « sauter ». La vie des officiers nazis passe des abominations les plus extrêmes à des conversations choisies dignes des derniers salons où l’on cause. Le procédé agace mais il pose le doigt où ça fait mal, sur une vérité qu’on aimerait ne pas reconnaître : la culture ne met pas à l’abri de la barbarie, elle fait très bon ménage avec l’inhumanité. Des survivants ont raconté leur expérience de la Chaconne d’Auschwitz. Le goût des bourreaux pour la musique de Bach ne créait chez eux ni tendresse ni pitié pour les musiciens qui la jouent. Le Dr Aue est un salaud mais pas une brute ; c’est un salaud qui réfléchit, se pose des questions.

 Dans la deuxième partie du roman, lorsqu’il inspecte les camps, on assiste chez lui à une évolution qui a en certainement gêné plus d’un. Il cherche à obtenir de meilleures conditions de vie et de nourriture pour les Juifs. C’est pour l’auteur l’occasion de mettre en scène un débat qui a traversé les nazis pendant toute la guerre. Faut-il donner la priorité à la destruction des Juifs ou, dans une économie de guerre, tirer profit de leur travail ? Evidemment la Solution Finale en avait décidé. Mais, au fur et à mesure que le roman progresse, on a de plus en plus de mal à croire aux arguments uniquement économiques du Dr Aue, il lui vient une dose d’humanité, il n’est peut-être plus complètement un salaud et c’est insupportable puisque la Solution Finale est le mal absolu. Le lecteur est, pour le moins, mal à l’aise.

Ses mœurs, il est incestueux et homosexuel, ne sont pas celles qu’on imagine chez un SS, mais peut-être se rattache-t’il aux fraternités d’armes de la tradition, comme Achille ou Richard Cœur-de-Lion, comme les SA des Damnés. Pour le lecteur, la sauvagerie sans nuances serait tellement plus confortable. Tant pis, il faut accepter l’inconfort.

Enfin, puisqu’il est question de remettre les pendules à l’heure, Littell n’oublie pas de montrer au passage que les nazis n’étaient pas seuls. Dans tous les pays envahis, ils ont bénéficié de l’aide efficace de collaborateurs, surtout parmi les antisémites locaux. Les Baltes, Polonais, Ukrainiens, ont fourni une grande partie du personnel des camps. L’antisémitisme, chez eux était une tradition. Ce n’est pas un hasard si des Einsatzgruppen n’ont sévi qu’à l’Est et si les centres d’extermination ont été établis en Pologne et dans le Gouvernement Général. C’est bien connu, soit. Mais dans ces pays, on se rappelle qu’on a été martyr  plus facilement qu’on ne se souvient d’avoir été bourreau.

Et puis, il y a Stalingrad, comme dans Vie et Destin, mais avec un autre regard. Littell ne se contente pas de copier son modèle.

Ouvrons une parenthèse pour la mémoire, Stalingrad a marqué le tournant de la guerre. La guerre s’est gagnée à l’Est, n’en déplaise aux alliés occidentaux ; le prix à payer aurait été insupportable pour des démocraties. Les soviétiques, délibérément sacrifiés par Staline, ont sauvé leur pays et ils ont aussi permis de sauver l’occident. Ils ont immobilisé et détruit l’armée allemande gelée dans l’hiver russe, ils lui ont interdit  de réagir efficacement à l’ouest, ils ont permis les débarquements de France et d’Italie. L’idée d’une dette à l’égard de Staline nous est désagréable mais on n’y échappe pas ; surtout, une dette ineffaçable a été contractée envers les armées englouties du front Est.

 Des écrits du correspondant de guerre V.Grossmann, on garde le récit d’une bataille très dure mais, au bout du compte, victorieuse. Logiquement, des souffrances mais pas de désespoir côté soviétique. A Stalingrad, on n’est pas sur un champ de bataille, ce n’est pas « Waterloo-morne plaine », c’est la guerre en ville, une bataille de rats, dans les caves et sous les ruines d’une cité détruite. Une autre image demeure, c’est le fleuve qui brûle, lorsque les dépôts de carburant bombardés se répandent en flammes sur l’eau. Littell ne fait grace au lecteur ni des ruines ni des flammes, mais il n’oublie pas qu’il est dans la peau du vaincu. Les Allemands sont tout de suite minés par le froid, le gel, la neige, la faim. On pense avoir tout lu sur l’impréparation de l’armée allemande à l’hiver russe. Hitler a été pris au même piège que Napoléon. Tout cela a été maintes fois décrit par des historiens ; au-delà, Littell relate le vécu, le ressenti. Les uniformes sont inadaptés, les pieds gèlent dans les bottes trop serrées comme le cerveau sous les casquettes d’uniforme. Les morts congelés ne sont pas enterrés parce qu’on ne parvient pas à creuser la terre. Et on frissonne de dégoût à l’évocation de l’insupportable invasion : les poux ; ils apportent la peur du typhus et de la contagion, ils abandonnent les cadavres pour coloniser d’autres vivants. Le moral des troupes est au plus bas, d’autant que le ravitaillement ne suit pas. Les fiers conquérants ne pensent qu’ à fuir, se mutilent dans l’espoir d’une évacuation sanitaire. On signale des cas d’anthropophagie. C’est le sauve-qui-peut ; les supplétifs ukrainiens sont abandonnés à leur sort, il n’est plus question de courage ni de cohésion. A Stalingrad, les vaincus sont des minables.

 

Il y aurait encore beaucoup à écrire mais le commentaire ne va tout de même pas atteindre la longueur de l’ouvrage.

Pour finir, puisqu’il faut se déterminer, c’est un livre qui mérite d’être lu. Si sa longueur impatiente, on peut, après l’épisode ukrainien, passer directement à Stalingrad. A partir de là, on est dans le domaine du chef d’œuvre.

                                                                                                  Jacqueline Simon 22/02/2007

 

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Published by Jacqueline Simon Tipanda - dans l'air du temps
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