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10 juin 2008 2 10 /06 /juin /2008 23:00

 Nous sommes donc à l'époque féodale . L'Eglise a pris la direction des affaires, c'est un "état dans l'état" mais elle a besoin des nobles qui sont toujours les maîtres de la force armée.  Elle rend sa justice mais c'est le bras séculier qui fait exécuter les peines. Nobles et clercs sont condamnés à s'entendre.
De la société d'ordres, il reste trop souvent une image rigide, cloisonnée, celle des temps modernes. La société médiévale est bien plus ouverte ; des passerelles existent encore entre les ordres, elles ne se fermeront qu'au quatorzième siècle dans la crispation de la crise économique et de la Mort Noire.
En attendant, un jeune paysan, même un serf, peut, en se faisant moine, espérer faire carrière dans l'Eglise ; témoin : Sylvestre II, le pape de l'an 1000.
 Les voeux perpétuels n'existent pas. Un garçon ou une fille noble peut intégrer une abbaye en restant à la dispostion de sa famille ; il en sortira si d'autres projets le rappellent. Pour illustrer ce mécanisme, les chroniques gardent le souvenir de la très attachante Mathilde d'Anjou.
Dès l'enfance, cette fille du comte d'Anjou manifeste une attirance très forte pour la vie religieuse ; elle entre à l'abbaye de Fontevraud où elle reçoit une solide instruction.  Appréciée par ses compagnes pour son intelligence et ses qualités humaines, on lui prévoit un bel avenir, pourquoi-pas abbesse ? La dignité serait conforme à son rang, l'abbesse de Fontevraud est comme l'abbé de Cluny un des plus hauts dignitaires de la chrétienté.
C'est méconnaître les priorités en vigueur dans sa famille. Le comte d'Anjou est en pourparlers avec son voisin Henri Beauclerc, duc de Normandie et roi d'Angleterre. D'habitude, on matérialise la réussite de telles négociations par un mariage.
 Tout naturellement, Mathilde est priée de quitter Fontevraud pour épouser Guillaume Aethelred, l'héritier d'Henry 1er. Elle s'exécute ; mais avait-elle les moyens de refuser ?
 Le mariage est célébré, adieu la vie religieuse, bonjour la cour d'Angleterre.
 Hélas, l'union sera de courte durée ; devenue veuve, Mathilde réintègre son monastère. Elle finira, comme prévu, abbesse de Fontevraud. 
- Intermède : Les malheurs de Mathilde ont marqué l'histoire d'Angleterre. 

Nous allons nous écarter brièvement de notre sujet, les relations de l'Eglise avec le pouvoir, mais il est difficile de ne pas évoquer  l'anecdote, c'est trop tentant.
Au XXIème siècle encore,  la famille royale britannique perpétue certaines traditions, parmi lesquelles l'interdiction de faire voyager ensemble deux générations d'héritiers du trône. Lady Diana, en son temps, avait déclenché le scandale en s'envolant pour l'Inde avec son mari et ses enfants ; dans le respect de la tradition, les enfants auraient dû voyager sur un autre vol.
Un tel usage peut étonner mais il remonte au traumatisme de l'an 1120 : le naufrage de la Blanche Nef.
Rappelons-nous que le duc de Normandie est en même temps roi d'Angleterre ;  la noblesse tient des domaines des deux côtés de la Manche ; beaucoup d'actes de la vie féodale nécessitent la présence physique du seigneur, donc le roi et la noblesse effectuent d'incessantes traversées d'une rive à l'autre.
Le 25 novembre 1120, Henry et la fine fleur de la noblesse anglo-normande regagnent l'Angleterre après des festivités en Normandie.
Ils embarquent à Barfleur, sur deux bateaux, le "Tigre" et la "Blanche Nef".
 Les jeunes ont fait la fête ; ils ont beaucoup bu et prévoient de continuer pendant la traversée.
Mathilde, encore imprégnée de ses années de couvent, préfère échapper à la beuverie,  elle rejoint ses beaux-parents et les personnes d'âge mûr sur le "Tigre" et  la jeunesse monte à bord de la "Blanche Nef" avec force barriques. Ils sont rapidement ivres-morts et, pour s'amuser, ils enivrent l'équipage ; le pilote est expérimenté mais l'effet de l'alcool peut faire craindre le pire qui se produit sans attendre.
A la sortie de Barfleur, la "Blanche Nef" s'encastre sur des récifs ; il fait nuit ; à bord du "Tigre" on n'a rien entendu. On repêchera un seul rescapé : un boucher protégé par sa veste de cuir.
L'aristocratie anglo-normande a perdu toute sa jeunesse. A compter de ce jour, Henri Beauclerc devient "le roi qui ne sourit jamais".

Le royaume anglo-normand, puis la famille royale britannique resteront durablement marqués par la catastrophe, jamais on ne fait voyager ensemble deux héritiers du trône quelle que soit leur place dans l'ordre de succession.

Le bref intermède ayant trouvé sa fin tragique, Mathilde (dont le mariage n'a peut-être même pas été consommé) fait en sens inverse la traversée entre deux ordres et retrouve  son abbaye.

Le destin des enfants d'Henry 1er ne trouve pas  sa fin ici. Il se développera d'une manière aussi brillante qu'inattendue.

Des enfants royaux, il ne reste plus que la fille ainée, également prénommée Mathilde. Mariée à l'empereur germanique, elle perd son mari et, sans enfant, se retrouve sur le "marché" des unions politiquement importantes. Constant dans ses alliances angevines (lorsque le souverain anglo-normand est en Angleterre, il vaut mieux pour lui que la paix règne avec les voisins de la Normandie), Henry s'empresse de remarier celle que tout le monde appelle "l'impératrice" avec le dernier survivant des fils de la maison d'Anjou : Geoffroy le Bel.

On l'imagine facilement, l'amour n'est pas la priorité dans une telle union : la mariée est nettement plus âgée que son époux et elle est réputé pour son mauvais caractère.
 Aucun problème, une solide communauté d'intérêts est sans doute préférable à la passion, ce couple aura un fils.
C'est Henry II, le fondateur du royaume Plantagenêt, la gloire au dernier acte d'une tragédie.

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Published by Jacqueline Simon Tipanda - dans Feuilleton
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