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7 septembre 2007 5 07 /09 /septembre /2007 10:47

Nous avons laissé les premiers chrétiens dans le refus de s'adapter à Rome et l'intention bien arrêtée d'en obtenir néanmoins la conversion. Comment se faire entendre dans une société qui vous est hostile ? 
Une stratégie qui fera des émules : trouver le point faible et s'infiltrer par une brêche, exploiter les fragilités romaines. C'est la guerre psychologique, on appelle les saints à la rescousse. 
La toute première génération de chrétiens n'a pas eu besoin de se trouver des héros, elle les cotoyait, c'étaient les compagnons et contemporains de Jésus. Les suivants devront se trouver des modèles, des figures emblématiques promises à la sainteté. Evidemment, en ces temps de relations exécrables avec Rome, le saint typique est le martyr qui meurt tout naturellement  pour sa foi, histoire de laisser le mauvais rôle aux Romains. Il remporte un tel succès que les prêtres se trouvent dans l'obligation de rappeler qu'il ne faut pas rechercher le martyre, seulement l'accepter lorsqu'il vous est imposé.
 Un modèle mérite qu'on s'y arrête : le grand nombre de saintes qualifiées de "vierge-et-martyre", à croire que les romains tenaient particulièrement à livrer les jeunes filles aux lions. Oublions Quo Vadis, le récit de leur existence édifiante nous parle d'une autre réalité, un conflit interne à la famille romaine, conflit dont les chrétiens ont su tirer parti. 
Petit retour sur la toute-puissance du pater familias. Il est bien connu, ne serait-ce que par la mauvaise réputation que les chrétiens lui feront et laisseront pour la postérité, que le Romain, chef de famille a droit de vie et de mort sur les siens, esclaves, femme et enfants. Dans la pratique, ce pouvoir n'est pas total, des usages établis au cours des ans le limitent. Principalement, c'est à la naissance des enfants que le père de famille prend une décision sans appel. Il ne laisse vivre que les enfants qu'il décide d'élever. Les héritages, évidemment, se font sans partage ;  il faut s'attendre à des guerres successorales entre enfants ( n'oublions pas que nous sommes dans la cité de Romulus et Remus). Prudent, le romain, surtout de la classe sénatoriale, a peu d'enfants. Les nouveaux-nés surnuméraires sont tout simplement éliminés ou, plus souvent, exposés, c'est à dire abandonnés ; dans un cas comme dans l'autre, ils n'existent pas. Le procédé, pour nous choquant, est très courant dans nombre de sociétés anciennes sans contraception efficace ; mais dans beaucoup d'autres lieux, l'abandon d'enfants et l'infanticide sont le fait des femmes, surtout des prostituées ; la particularité romaine est le pouvoir discrétionnaire du mâle dominant : rien ne peut commencer à exister sans son accord, c'est lui qui décide de donner la vie. 
On comprend mieux pourquoi les riches Romains adoptent beaucoup. Paradoxal ? Non. 
Ils font peu d'enfants dans un temps où la mortalité des jeunes est importante, il n'est donc pas rare qu'aucun fils n'atteigne l'âge adulte. L'homme vieillissant, ou qui ne se prévoit pas assez d'avenir pour faire un nouveau-né et attendre qu'il grandisse, décide d'adopter. Rien à voir avec les adoptants d'aujourd'hui à la recherche de nourrissons à élever dans la tendresse pour combler un manque affectif, le Romain se choisit un fils adulte. Si le sentiment n'est pas toujours absent, il n'est pas obligatoire ; il importe plus de transmettre que d'aimer ; surtout, il faut un continuateur pour célébrer les cultes familiaux qui ne doivent pas tomber dans l'oubli, en eux réside la seule forme d'immortalité à laquelle croit le Romain. Les déconvenues ne sont pas rares... ex : "Tu quoque fili" (Jules César)...
Les femmes sont les plus malheureuses, les mères dont le mariage forcé n'a été qu'un viol officialisé par le mariage, elles auraient pu se consoler en aimant leurs enfants et elles s'en trouvent privées sans qu'elles aient eu leur mot à dire.
Si peu de garçons survivent, la situation est pire pour les filles. A Rome, la naissance d'une fille est une catastrophe, elle ne sera d'aucun profit, et même, elle coûtera car il faudra lui constituer une dot si on veut la marier. En règle générale, le père ne garde que la première née dont le mariage pourra lui servir dans ses alliances politiques ou autres ; exceptionnellement, une deuxième peut être "mise de côté", on en fera une vestale, une sorte de roue de secours au cas où l'ainée viendrait à mourir. 
Voilà un tableau approximatif du monde où débarquent les judeo-chrétiens.
Leur coup de génie : ils vont s'intéresser aux réprouvés de Rome, donner de l'importance à ceux et celles qui n'en avaient pour personne.
D'abord, il faut approcher les femmes et les filles ; pas facile, elles n'ont pas la liberté d'aller et venir et de faire des rencontres. La solution ? Les esclaves. 
Des activités économiques aux travaux domestiques, dans cette métropole cosmopolite, tous les métiers sont exercés par des esclaves. Ils exécutent les tâches les plus dures, les plus dégradantes ( à Rome, aussi, il faut curer des égouts et débarasser le fumier des écuries), mais on les trouve aussi dans l'intimité des grandes familles, ils sont précepteurs, médecins, régisseurs. L'homme de confiance de chaque maison romaine est un esclave ; sans lui, rien ne fonctionne dans la vie quotidienne. Ce qui fait qu'on le voit partout, il a accès à tout et à tous. Les Romaines ne sont pas enfermées dans des harems, gardées par des eunuques, elles cotoient la main d'oeuvre servile des maisons et des échanges s'établissent.
Parmi les esclaves, on trouve des chrétiens. Ils ont de l'influence sur les maîtres à qui ils ont su inspirer confiance. Comme ils se conduisent chastement avec les femmes, les maris n'interdisent pas leur fréquentation. Alors, aux femmes, ils expliquent que Dieu exige le respect de la vie et qu'il interdit le sacrifice des enfants, des saints-innocents ; ils ajoutent que se marier sous la contrainte est une faute pour les deux époux et qu'il vaut mieux ne pas se marier et consacrer sa vie à faire le bien et adorer Dieu que d'accepter à contre-coeur une union forcée. Les conversions prennent un tour épidémique, l'influence du chrétien prosélyte fait tache d'huile. La fille que son père veut marier de force est rarement seule, elle se sait soutenue, sa décision devient irrévocable. Le père ne comprend pas : cette fille, il a permis qu'elle vive, en retour elle lui doit bien l'obéissance, et il devrait affronter un refus, donc la contestation de son autorité... C'est l'ordre social qui vacille. Il faut sévir et faire un exemple ... qui ne servira qu'à stimuler les vocations au martyre.
Voilà ce que sont la plupart des saintes "vierges et martyres" des débuts du christianisme.
Pour résumer, le christianisme qui s'égarera plus tard dans l'Inquisition et l'alliance du sabre et du goupillon fut, à l'origine, un mouvement de contestation, défenseur des droits humains avant la lettre, et les premiers saints se comportèrent en agents de la subversion.
La suite nous réserve d'autres observations amusantes.

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Published by Jacqueline SIMON - dans Feuilleton
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