Feuilleton

Lundi 13 décembre 2010 1 13 /12 /Déc /2010 09:50

    Que la lumière soit. C'est une formule qui tombe à pic, aujourd'hui, 13 décembre, la Sainte Lucie.

Toute l'Europe du Nord fête la lumière.

Je n'ai pas fait de recherches approfondies sur d'éventuelles origines vikings, après-tout pas impossibles.

Non, le 13 décembre est pour moi, avant tout, un petit matin de 1973 où mon fils est né  (pas aîné ... il est unique !)

    Alors, je lui souhaite un bon anniversaire et, comme il n'est pas trop bête, je présume que la fée sur son berceau fut la sainte des lumières.

    Que la lumière sur lui persévère.

Par Tipanda - Publié dans : Feuilleton
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Jeudi 4 novembre 2010 4 04 /11 /Nov /2010 23:50

 Après Azéma, voici la soeur aînée, Madodine. C'est le récit que je tiens d'Estelle, sa fille et mon arrière-grand-mère, en espérant qu'il intéressera, un jour, Gabrielle et Julie, mes petites-filles.

 

   Aux yeux nos contemporains, l'abandon du droit d'aînesse, acquis de la Révolution Française, est une justice élémentaire. On n'oublie qu'un détail : il causa la ruine de la petite paysannerie.
   Sous l'Ancien Régime, les bâtiments et les terres revenaient à un héritier unique : l'aîné.
Tout change avec la fin du droit d'aînesse. L'héritage est divisé entre les enfants .

Le partage fractionne la terre et les propriétaires trop nombreux, donc trop petits, tombent dans la misère. Les sols n'ont pas tous la même qualité ; pour être certain de ne léser personne, on découpe chaque lambeau de terre en autant de parcelles que d'héritiers.  Après deux ou trois générations, la campagne est devenue un fouillis de minuscules lopins inexploitables car inadaptés à toute mécanisation. Il faudra un remembrement autoritaire, au vingtième siècle, pour réorganiser le territoire.
   En attendant, au dix-neuvième siècle, souffle un vent de progrès. L'agriculture doit se moderniser, il faudrait des moyens.
Les plus riches se débrouillent, ils évitent l'éclatement des exploitations en limitant les naissances et en procédant à des mariages entre cousins. C'est une pratique réfléchie et prévoyante de l'endogamie, elle protège et arrondit les héritages, mais le petit exploitant qui survit à peine reste pauvre et à l'écart du changement.   
   En même temps, l'industrie qui se développe fait une bonne affaire ; les petits agriculteurs démunis lui apportent la force de leurs bras.

En général, on imagine un exode radical, de la ferme paternelle à la grande ville lointaine. La mémoire collective est marquée par les Auvergnats ou les Bretons de Paris, mais, dans beaucoup de régions, l'exode rural se fait sans déplacement. Le paysan devient ouvrier à l'usine d'à côté, parfois si proche qu'il n'a pas besoin de déménager. C'est déjà le moderne "rurbain", celui qui travaille en ville et vit à la campagne. Le village se transforme en cité-dortoir.
   D'autres paysans, pour sortir de la pauvreté, se mettent à cumuler plusieurs métiers, comme une prémonition de l'auto-entrepreneur(?!). Ils ajoutent à l'agriculture des activités de complément ; en fin de compte, c'est une suite de la vieille tradition de polyculture-élevage.
L'histoire de Madodine et Tailleur en est un exemple.

   Quand Marie-Caroline et Désiré se marient au lendemain de la guerre, en 1871, ils forment un jeune couple travailleur et décidé à réussir.
   On les appelle rarement par leurs prénoms qui semblent réservés aux actes officiels. Au quotidien, suivant l'usage des campagnes, on utilise plutôt un surnom : on appelle Désiré Tailleur, c'est son métier, et Marie-Caroline devient Madodine. Bien malin qui peut expliquer l'origine du mot. Les uns tiennent pour une déformation enfantine ; à les écouter, des bambins malhabiles auraient simplifié un prénom trop compliqué pour eux. Pour d'autres, il s'agirait de la contraction de Marie-Caroline avec Odile, son deuxième prénom. La vérité tient peut-être un peu des deux ; en tout cas, le surnom d'usage remplace le prénom.
    Pour s'établir, chacun apporte une terre minuscule mais, par chance, bien située : elles sont voisines et celle de Tailleur compense son exiguïté par sa situation au bord de la rue principale.
Avant leur mariage, ils ont travaillé dur et économisé sou par sou. Un projet s'impose immédiatement: utiliser leur pécule et ce terrain bien placé pour bâtir une maison.
    Tailleur trouve l'occasion rêvée d'afficher son goût de la modernité. Pour la première fois au village, on tourne le dos aux voussettes de briques ; la maison de Désiré a des plafonds plats . Tout le village défile pour admirer la nouveauté.

N'en déplaise aux actuels tenants de l'antique et du rustique, le progrès était réel : un plafond plat blanchi signifie beaucoup plus de lumière dans la pièce, le jour est plus long, sutout en hiver. Ce n'est pas sans intérêt pour un tailleur.
Mais comment l'idée lui est-elle venue ?
Au village où les nouveaux sont rares, l'extraordinaire s'est produit : un étranger s'est installé, c'est un plâtrier-staffeur italien attiré par l'ouverture de nombreux chantiers dans la région. Pour Tailleur, c'est l'occasion d'essayer du neuf teinté d'exotisme ; il ne va pas la laisser passer.
Tailleur et Madodine sont fiers de leur maison ; elle est tellement plus confortable que le modèle courant ! Mais ils ne vont pas se contenter d'y vivre et faire des enfants ; ils vont surtout y travailler.
Le rez de chaussée est une pièce unique, une salle à tout faire qui ouvre directement sur la rue. Tailleur installe sa table de travail près de la fenêtre et sa femme convertit le reste de la pièce en estaminet.


Il faut se rappeler que la région est en plein chantier, même les campagnes.

On construit  le chemin de fer. 

Dans la perspective d'une future revanche, reprendre l'Alsace-Lorraine, l'heure est aux travaux de fortification ; justement, à un kilomètre, on construit un grand fort souterrain.

Toutes ces constructions donnent du travail à des ouvriers qui viennent pour la journée et doivent prendre leur repas.
L'estaminet de Madodine, selon l'usage du temps, fournit la boisson, surtout bière et café, et offre en prime le réchauffage des gamelles. Au village, plusieurs ménagères ont eu la même idée mais la réussite n'est pas toujours au rendez-vous. Même pour des ouvriers itinérants, la qualité du service a de l'importance, et l'intraitable Madodine l'a bien compris. Chez elle, on ne trouve pas de toiles d'araignée dans les coins ni de mouches dans les verres. Le sol en terre cuite poudrée de sciure humectée, est nettoyé chaque jour et, surtout, c'est la guerre aux crachats, encore une nouveauté qui ne va pas de soi et qu'il faut s'acharner à faire respecter. Tout contrevenant doit quitter la maison, immédiatement.
Madodine échappe à une autre difficulté fréquente dans le métier : les mauvaises manières des hommes . Ils auraient tendance à s'autoriser des privautés à l'égard d'une jeune tenancière de débit de boisson. La présence constante de Tailleur, toujours penché sur son ouvrage mais prêt à intervenir, évite les incidents.
 Le résultat ne se fait pas attendre : la maison a bonne réputation. Elle attire même la clientèle des femmes non accompagnées qui hésiteraient à pousser la porte d'un café.

La bonne renommée, c'est flatteur mais ça ne nourrit pas son monde. Vendre des services bon marché à des clients modestes ne peut suffire à faire vivre une famille, car ils auront des enfants, bien sûr.

Il ne faut pas espérer s'en sortir grâce au travail de Tailleur. Dans les campagnes, les gens n'ont pas l'habitude de dépenser des fortunes pour s'habiller. Ils veulent de la qualité, du solide qui va durer longtemps, mais à des prix qui tiennent dans leur budget. Sans machine à coudre, Tailleur passe beaucoup de temps à l'exécution de ses costumes mais il gagne peu et il doit souvent insister, revenir à la charge plusieurs fois pour se faire payer un petit prix.
Il n'y a pas trente-six solutions, il faut ajouter du travail au travail.
Derrière la maison, il y a le pré qui appartient à Madodine, modeste héritage de ses parents. Avec son mari, elle en clôture un bout, de quoi faire un potager ; ils auront des légumes.

Le reste suffit pour installer une vache qui donnera du lait. Qui dit vache laitière dit un veau par an ; il sera vendu et paiera les impôts.

Le lait permettra à la famille de nourrir correctement ses enfants ; au fil des ans, il en naîtra cinq.

Madodine fera du beurre pour améliorer la soupe et proposer à ses clients quelques petits suppléments sous la forme de crèpes épaisses, les fameux ratons du Nord. Les jours où Madodine fait des ratons, le "tiroir à sous" de la grande table se remplit. C'est une bonne affaire aussi pour sa soeur, Azéma qui fournit les oeufs.
Des soins à la vache au travail du potager, des enfants à la cuisine et au ménage, en passant par le service des clients, le travail incessant de Madodine leur apportera un certain confort. Ils sont loin de l'aisance et le labeur est écrasant mais, dans un temps où les allocations familiales n'existent pas, leurs enfants n'auront ni faim ni froid.
Ils seront la fierté de Madodine à une époque où des petits mendiants traînent encore dans les rues.

à suivre ...

Par Tipanda - Publié dans : Feuilleton
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Mardi 14 septembre 2010 2 14 /09 /Sep /2010 11:15

       Les années ont passé ; Azéma n'a jamais revu ses bohémiens.
Dans les premiers temps, elle a espéré qu'ils reviendraient, qu'ils auraient peut-être des occasions de réapparaître au village. Mais on ne les a pas revus.
Que devenait "son" bébé ? Elle l'imaginait :" aujourd'hui, il a un an ... puis deux ... puis trois ..."
    Dans sa mémoire, il rejoignait son petit à elle, celui qu'elle n'avait pas vu grandir... puis elle haussait les épaules et se grondait :

"La vie de ces gens-là ne te regarde pas, ils font ce qu'ils veulent, ce qu'ils peuvent ...".
    Un peu à la fois, elle a cessé de dévisager les bohémiens de passage dans l'espoir de revoir les siens ; leur souvenir est logé dans un châle, et la vie continue.
    Elle est restée très proche de sa nièce Estelle, partageant les coups du destin.
    Estelle a fait un mariage d'amour. Pour fêter le tournant du siècle, une fillette lui est arrivée, Laure née en 1900. Mais le bonheur a été bref, le cher amour a été enlevé par la tuberculose. Il avait toujours voulu s'instruire, il savait ce qui l'attendait. Quand il a connu les risques, il a eu le souci de protéger les autres de la contagion. Il vivait en solitaire, rompant tout contact avec sa femme et sa fille ; à la fin de sa triste vie, elles étaient veuve et orpheline mais elles avaient échappé à la tuberculose. C'étaient des survivantes.                   

Il leur restait à vivre, gagner de quoi manger, se loger, se chauffer, élever une fillette ; la charge était bien lourde pour Estelle, petite couturière qui avait beaucoup de mal à faire payer ses clientes.
 Elle était jeune et fort jolie ; rapidement, des candidats se présentèrent, prêts à consoler la veuve. Trop marquée par son bonheur perdu, elle n'avait pas envie de se remarier mais, des aînés aux plus jeunes, tout son entourage se ligua pour la faire changer d'avis et ils finirent par la convaincre de dire "oui" à Auguste, un garçon honnête et courageux qui lui rapporterait de bonnes semaines et l'aiderait, le moment venu, à établir sa fille. A défaut de grand amour, Estelle avait retrouvé, avec un nouveau mari, confiance en l'avenir et sérénité.
    Hélas, il était dit que le destin lui en voulait. En 1914, c'est la guerre. Le solide travailleur de force est expédié comme servant d'artillerie à Salonique ... un pays éloigné dont Estelle ne supposait même pas l'existence.
   Au village, les hommes partis, il ne restait avec les femmes que des vieux, des malades et des enfants ; elles devaient tout prendre  en charge. Leur situation s'aggrava encore avec l'invasion : l'armée allemande installée chez l'habitant, bien décidée à vivre sur le pays et s'y établir pour longtemps.


   Estelle et sa fille ont rejoint Azéma. A trois, elles partageront les frais de chauffage et de lumière et, surtout, même si aucune n'ose en parler, elles auront moins peur.
Le premier été d'occupation, moisson sinistre, les allemands obligent les jeunes garçons et filles à arracher les ronces du sous-bois, les mettre en bottes, les rapporter au village, les écorcer pour extraire les fibres des tiges et les tresser en cordes. Tout le monde a les mains en sang.

Les Allemands ont beau faire peur, ils commencent à dévoiler leur cruel manque de ressources. La pénurie leur fera perdre la guerre ; en attendant, ils saignent à blanc le pays occupé.
    Les métaux sont indispensables aux armées ; les cloches sont descendues pour être fondues en canons et les habitants sommés de remettre aux autorités tous les objets métalliques en leur possession. La récolte  paraît maigre, ils soupçonnent les gens de cacher leurs biens ; des groupes de soldats visitent chaque maison pour s'emparer des métaux qu'on aurait voulu leur soustraire. Seuls réapparaîtront, après la guerre, les objets que leurs propriétaires avaient pris la précaution d'enterrer.
    C'est ainsi qu'un groupe de jeunes soldats force la porte d'Azéma et ses nièces ; ils retournent les tiroirs et bousculent les meubles. Malgré ses protestations, ils s'apprêtent à emporter les ciseaux de couturière d'Estelle lorsque l'un d'entre eux porte le regard vers le fond de la pièce et découvre le châle des bohémiens, toujours accroché au mur. Il le regarde intensément, se retourne vers les trois femmes terrifiées en demandant " qui ?" Azéma se croit accusée de vol, elle répond que c'est un cadeau.
Hélas, l'allemand d'Azéma et le français du soldat sont aussi limités ; la conversation n'ira pas plus loin. L'homme, abandonnant les ciseaux, pousse ses compagnons dehors et sort.
    Avec un soupir de soulagement, les trois femmes s'attellent au rangement lorsqu'on frappe à la porte. C'est un gradé plus âgé. Les villageois ont l'habitude de cet homme ; il connaît assez de français pour servir d'interprète dans les relations entre l'occupant et l'habitant.
Il demande à Azéma d'où lui vient le châle qui orne sa maison. Elle répète sa réponse : elle n'est pas une voleuse, c'est un cadeau, il lui a été offert, il y a un peu plus de vingt ans.

Son interlocuteur la rassure : personne ne l'accuse de vol . Le soldat qui lui a parlé du châle a été  étonné de trouver ici, dans un village français, des broderies comme on n'en trouve que dans son pays. Le jeune homme est soldat dans l'armée allemande mais il fait partie d'un contingent envoyé par l'allié hongrois. D'ailleurs, s'il parle mal le français, son allemand n'est pas beaucoup meilleur.
    Azéma se demande s'il vaut mieux raconter l'histoire du bébé ou garder le silence ; elle opte pour une demi-vérité, elle raconte que le cadeau lui a été offert par des bohémiens en remerciement d'un service qu'elle leur a rendu.
    L'envoyé n'en demande pas plus et la laisse à ses pensées.
Bien sûr, tout le monde aura deviné l'histoire qui germait dans sa tête :
Ce garçon vient du pays des bohémiens, les femmes de sa famille portent des broderies comme celles du châle. Et s'il était le bébé qu'elle a fait naître ...? L'âge correspond.
     Elle n'en peut plus, le désir d'avoir une réponse la submerge, mais ces hommes sont des ennemis. On interpréterait une tentative de contact comme une trahison ; impossible de revoir le jeune homme. Elle est sur des charbons ardents.
     Elle n'aura pas le loisir de se torturer plus longtemps, les Allemands battent en retraite, la guerre est finie.
     Azéma n'aura jamais que le rêve pour réponse.

Par Tipanda - Publié dans : Feuilleton
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Dimanche 5 septembre 2010 7 05 /09 /Sep /2010 20:08

      Aujourd'hui se multiplient les manifestations de soutien aux Roms.


 Impossible de laisser passer pareille journée sans évoquer Tante Azéma et ses bohémiens.


  Azéma, comme disaient les gens du village, Azelma pour l'état - civil, était une femme seule dans un village du Nord, à la fin du dix-neuvième siècle.  Comme toutes les filles de son temps, elle s'était mariée à vingt ans. Elle avait eu, très vite, un bébé ; mais la maladie avait emporté mari et enfant. Elle ne s'était pas remariée, elle n'avait pas non plus essayé de reprendre une place de jeune fille auprès de ses parents. Elle vivait seule et se débrouillait, ce qui n'était pas plus facile à son époque qu'en d'autres temps.


    Comment vivre à la campagne quand on n'a ni terre ni argent ? En exerçant plusieurs métiers.
 Comme beaucoup de femmes dans son cas, Azéma cultivait des légumes, élevait des poules et des lapins, faisait un peu de couture, se louait pour les battages et le démariage des betteraves. Surtout, elle avait, très tôt, montré un don particulier pour soigner, cajoler, rassurer et consoler. Dans un temps de pénurie, on manquait de médecins, de sages-femmes et d'infirmières, elle était devenue une vraie spécialiste du début et de la fin de la vie ; on l'appelait à l'aide pour mettre les enfants au monde, fermer les yeux des mourants et faire la toilette des morts.
     Ceux à qui elle rendait service lui faisaient un cadeau, rarement de l'argent, plus souvent une volaille ou d'autres denrées qu'elle pouvait échanger ou vendre.


    Ce soir-là, on est en automne, la nuit tombe de bonne heure, Azéma a fermé porte et volets. Quelqu'un frappe ; c'est le maire du village, il est accompagné d'un inconnu au costume étrange. Ils sont venus la chercher, dit le maire, pour lui demander d'assister un accouchement. Et il explique : le couple fait partie d'un groupe de bohémiens en route pour une foire, ils se sont écartés, le temps de confier au charron du village une réparation urgente, et la jeune femme qui est enceinte est entrée dans les douleurs plus tôt que prévu, alors qu'ils sont isolés. Elle n'a aucune expérience, c'est son premier enfant, elle a peur, toute seule, il faut absolument lui venir en aide.
     Azéma n'est pas vraiment rassurée, elle n'a pas l'habitude des étrangers, mais elle s'efforce de ne penser qu'au bébé, il a besoin d'elle. Elle les suit dans la nuit vers la roulotte. Et là, plus de réticences ni de craintes, tout ce qu'elle voit, c'est que l'enfant arrive dans la misère. Elle est habituée aux accouchements de pauvres, elle en a connu des intérieurs misérables mais, pour l'événement, les voisines s'y mettaient, il y avait toujours un bon feu dans l'âtre et assez de couvertures dans le lit.
      Rapidement, elle jauge la situation : le mieux serait de transporter la jeune mère au chaud et au sec mais le travail est commencé, il faut rester dans la roulotte et apporter le nécessaire.
Immédiatement, Azéma devient un chef. Pour se consacrer d'abord à sa patiente, elle embauche, pour les tâches subalternes, le maire et le futur père.
Puisqu'il n'est pas question d'allumer un feu dans la roulotte sans risquer l'incendie et l'asphyxie, il faut en faire un grand à proximité et y réchauffer quantité de draps, couvertures et bouillottes, apporter la chaleur là où le feu est impossible. Où les trouver ? D'autorité, le maire est prié d'aller se faire ouvrir les maisons voisines, ramener Estelle, l'aînée des nièces d'Azéma, avec mission de rassembler au plus vite le matériel. En moins de temps qu'il faut pour le dire, Estelle a frappé où il fallait et apporte le nécessaire.
Bébé peut faire son arrivée. Il prend son temps, c'est presque toujours le cas pour un premier, mais, en fin de compte, c'est un garçon, tout le monde est vivant. Les sauveteurs s'éclipsent discrètement pour laisser la mère et l'enfant prendre un repos bien mérité.
Azéma est soulagée. C'est qu'elle a eu peur de rencontrer un gros problème, un de ceux qui exigent de faire appel à plus compétent. C'est toujours dans ces cas-là que les femmes regrettent l'absence d'un médecin au village. Heureusement, le pire a été évité, elle peut rentrer chez elle, rallumer son feu (qui a bien dû s'éteindre pendant qu'elle réchauffait les autres !), et se coucher, enfin.
      Après une bonne nuit (ah,le sommeil du juste !), Azéma fait le tour des clapiers où les lapins l'attendent impatiemment ; au retour, elle en profite pour ramasser les oeufs ( Tiens, il n'y en a pas beaucoup, ce matin ... On voit que l'hiver approche). Enfin, elle rejoint la maison et trouve ... le bohémien de la veille qui l'attend sur le seuil.


     D'abord, elle s'alarme : serait-il arrivé un problème au bébé ? Comment lui expliquer que son aide est limitée aux naissances "normales", qu'elle fait de son mieux mais n'est pas médecin, qu'il faut aller en chercher un en ville si la mère ou le bébé ne vont pas bien ?
     Heureusement, le visiteur n'apporte pas de mauvaises nouvelles mais un paquet enveloppé dans un papier, sans recherche mais proprement. Il le tend vers Azéma, avec un air gêné :
 " C'est pour vous ! Tout s'est passé si vite, hier soir, que je n'ai pas eu le temps de vous remercier. Nous allons partir, à présent que la voiture est réparée, alors, je suis revenu vous apporter un cadeau. J'espère qu'il vous plaira". Et il s'en va, la laissant interdite avec son paquet dans les mains, avant qu'elle ait eu le temps de répondre qu'elle ne réclamait rien (mais, peut-être, l'aurait-elle vexé ?) et de lui demander tout simplement comment ils avaient appelé l'enfant. 
L'homme parti, Azéma se décide à ouvrir le papier et découvre un  châle tout brodé.


     N'oublions pas que les événements se déroulent quelques années avant 1900. A l'époque, les femmes ne portent pas de manteau mais des châles et des capes. Pour les travaux salissants, elles se contentent d'une pèlerine tricotée qui s'arrête aux hanches, on trouve encore des femmes âgées qui en portent à la maison. Pour les sorties plus élégantes, la mode est aux grands châles carrés pliés en diagonale ; leurs mesures sont prévues pour que les pointes du carré plié posé sur les épaules frôlent le sol. Inutile de préciser que ce vêtement était trop salissant pour être porté couramment à la campagne. Il était souvent rangé et transmis de mère en fille.
     Dans les années trente, quand la mode fut au style Henri II, avec ses tables carrées, beaucoup de châles  sortirent des armoires et devinrent tapis décoratifs, dès lors affublés de l'appellation "Châle-tapis".
Azéma, soumise à des travaux salissants, n'avait pas l'intention de se vêtir d'un tel article. Comme il était orné de grandes broderies colorées inconnues dans la région, il lui parut tellement magnifique qu'elle se dépêcha de l'accrocher au mur où il demeura en souvenir d'une expérience extraordinaire. 

 

                                                                                                 ...Prochainement, la suite ...

Par Tipanda - Publié dans : Feuilleton
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Lundi 11 janvier 2010 1 11 /01 /Jan /2010 22:31
         Les fêtes de Noël et Nouvel An sont passées, les agapes sont digérées (du moins, faut-il l'espérer) ; il est maintenant possible d'évoquer le réveillon sans dyspepsie. Il me vient le très grand désir de m'attarder auprès de Sylvestre.
Saint Sylvestre, c'est le dernier jour de l'année, le réveillon du premier de l'an. Mais, de son vivant, qui fut donc ce Saint Sylvestre ?
          Le saint éponyme, Sylvestre Ier, était un évêque contemporain de l'empereur Constantin, il fut même la courroie de transmission permettant à l'homme politique de construire à sa guise l'Eglise en formation. Rien de très passionnant.

          Beaucoup plus intéressant : Sylvestre II, le pape de l'an mille.

Sa vie est aussi éloignée de la "Légende Dorée" que des idées toutes faites qui traînent encore sur l'église du haut Moyen-Âge.
     Gerbert, c'est le vrai nom de Syvestre II (tous les papes choisissent un pseudo parmi leurs prédécesseurs), est né vers 945 de paysans attachés aux terres de Saint-Géraud d'Aurillac, une abbaye bénédictine de l'ordre clunisien.
Première surprise. Beaucoup se font des établissements religieux une image d'Ancien Régime. Bien isolés par la clôture monacale,  le pouvoir et la vie intellectuelle sont réservés aux nobles et aux riches, c'est un décalque parfait de la société du temps. Aucune promotion sociale pour les religieux d'origine modeste ; les frères convers, moines de second rang, issus du peuple, sont employés aux tâches matérielles pour laisser aux Révérends Pères (les Dom...) le temps de louer Dieu et d'épanouir leur intelligence.
Heureusement pour Gerbert, au dixième siècle, l'ordre clunisien offrait leur chance aux sujets doués, de quelque ordre soient-ils.
Une tradition édifiante explique comment le prieur de Saint-Géraud s'attarda à contempler un jeune berger qui observait les étoiles en improvisant des repères sur des baguettes qu'il avait taillées. Convaincu d'avoir affaire à un sujet doué, il aurait alors convaincu ses parents de le confier à l'abbaye. La réalité semble beaucoup moins romantique ; l'enfant aurait été donné aux moines de Saint Géraud pour la réalisation d'un voeu ou, dans une période de disette, pour se défaire d'une bouche à nourrir. Peu importe, il est entré au monastère.
  Très vite, les moines se disent qu'ils ont fait une acquisition de choix mais que Saint Géraud d'Aurillac n'est pas le foyer intellectuel qu'il faut à un garçon aussi doué. Ils sont en relation avec des établissements plus importants en Catalogne ; ils y envoient le jeune moine parfaire son instruction dans les abbayes catalanes de Vich et de Ripoll.
C'est là qu'il est remarqué par Borrell, le comte de Barcelone.
En 970, le comte Borrell amène Gerbert à Rome où il étonne le pape Jean XII et l'empereur Otton 1er par sa science de l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie. (Gerbert sera le créateur de la sphère armillaire, elle n'a plus d'utilité scientifique mais on l'utilise encore pour la déco des bibliothèques)
Contrairement à toute attente, Gerbert ne choisit pas de s'installer près du pape à Rome ; il gagne la faveur de l'archevêque Aldabéron, reprend ses études à Reims, et obtient la direction de l'école épiscopale de la ville.  Parmi ses élèves figure le futur roi Robert le Pieux. C'est le début se son alliance avec les Capétiens.
 Sa réputation lui vaut de recevoir la direction de l'abbaye de Bobbio, en Italie, en 982. La bibliothèque du monastère comble le savant de bonheur. Il n'en poursuit pas moins son enseignement à Reims.
Au passage, une autre idée préconçue s'écroule, celle de l'immobilité du Moyen Âge et, spécialement, du haut Moyen Âge. Il n'existait pas de train ni d'avion, pas même de routes dignes de ce nom, le mauvais état des chemins interdisait de circuler en voiture, le voyageur était forcément un cavalier. Malgré ces obstacles, on voyageait beaucoup. Les intellectuels se déplaçaient pour consulter les fonds des bibliothèques réputées.
Au cours de ses voyages, ou malgré eux, Gerbert, faisant preuve de sens pratique,  trouve le temps d'imposer l'usage des chiffres arabes et du zéro. 
Contrairement aux idées en vogue aujourd'hui, ces outils sont bien commodes mais pas indispensables aux mathématiques. Thalès et Euclide qui n'étaient pas des abrutis ont réussi à s'en passer. Disons que l'initiative de Gerbert a bien facilité la vie des matheux.
Histoire de l'obliger à s'extraire de la bibliothèque, autour de 990, l'Eglise entre  dans une période de zizanie. Comme d'habitude, les autorités religieuses, les rois et l'empereur s'opposent avec un luxe de retournements d'alliances.
  Gerbert, en bon diplomate, tire les marrons du feu et devient pape en 997.
Il sera donc le pape de l'an Mille. Belle promotion pour un fils de serf.

Tout bien considéré, ce n'est peut-être pas si incroyable. Il faut avant tout se rappeler que Gerbert était moine dans l'ordre de Cluny qui était beaucoup plus riche en autorité et en prestige que la papauté.
Il choisit de s'appeler Sylvestre. Ce n'est pas un hasard ; un seul pape a porté ce nom avant lui, 7 siècles plus tôt, Syvestre 1er, resté dans l'histoire pour son partenariat avec l'empereur Constantin.
Et Gerbert, devenu Sylvestre II, entretient une ambition : instaurer avec l'empereur Otton III un empire chrétien universel, par l'union du pouvoir séculier et du pouvoir ecclésial.
Sa tentative a échoué (sinon, il serait mieux connu) mais ce pape de l'an Mille reste un personnage attachant. Homme de lumière et de science, il est la meilleure preuve de l'inanité des croyances encore très répandues sur l'an Mille.
Qui n'a pas entendu parler des terreurs de l'An Mil ?
C'est une idée bien tentante pour les amateurs de chiffres ronds, ceux qui veulent y voir des conjonctions fatidiques, mais à l'observation des faits, la croyance ne tient pas.
Le pape le plus savant que la chrétienté ait connu et qui n'aura pas de concurrence avant longtemps, en même temps que débutait la construction du "blanc manteau d'églises" de l'occident chrétien, comme âge de terreur et de ténèbres, on a connu pire.

Un millénaire après, on aimerait que le pape en exercice soit aussi peu obscurantiste ...

 

Par Tipanda - Publié dans : Feuilleton
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