Chacun fourbit les armes en y allant de sa proclamation pour défendre l'hôpital public.
J'ai sélectionné parmi toutes ces déclarations l'Appel des 25. Il est paru sur le site du Nouvel Obs et je le reproduis en annexe pour ceux qui n'en auraient pas encore pris connaissance.
Qu'en dire ?
D'abord, qui aime bien châtie bien, relevons un défaut de communication. Pour rédiger et signer leur appel, les auteurs sont restés entre eux : des professeurs exerçant dans des hôpitaux de l'APHP, donc des parisiens. Or, ne le cachons pas, dans l'esprit de beaucoup de provinciaux il y a toujours un fossé Paris-Province (ou "Région", comme il paraît qu'on doit parler aujourd'hui). Ce n'était peut-être pas le meilleur angle d'attaque, heureusement le contenu est plus intéressant que ce petit inconvénient de forme.
L'hôpital est-il une entreprise comme les autres ?
C'est la question qui préoccupe les 25, à juste titre, alors que nos gouvernants ne semblent pas y voir malice.
Les tenants de l'hôpital-entreprise lui donnent en exemple les cliniques privées.
Argument-choc : faire les économies imposées par la bonne gestion.
Ils oublient (sont-ils distraits !) un "détail": les cliniques ont un but lucratif, faire des sous, elles choisissent les patients et les affections qu'elles veulent traiter. Si les hôpitaux appliquent les mêmes règles, qui s'occupera des malades insolvables et des affections mangeuses de plus de temps que de technologie ?
En gros, qui fera les boulots ingrats et avec quels moyens ?
Le capitalisme, nous pouvons en témoigner tous les jours, vit au présent. L'avenir lui est très secondaire. Nous pouvons en contempler chaque jour les brillants résultats : des catastrophes écologiques et humaines. On n'est pas vraiment pressé de le voir s'épanouir dans notre santé.
Si les hôpitaux font la course à la rentabilité, qui s'occupera de la recherche médicale ?
Les laboratoire privés ? Ils continueront à faire ce qui est déjà leur habitude : l'étude des molécules rentables (comprendre : celles qui s'adressent à un public nombreux et solvable) et l'abandon des autres.
Il faut cesser de croire que la pharmacie pourrait tout. C'est une croyance répandue chez les généralistes débordés et les épiciers diplômés (couramment nommés "pharmaciens") ; quitte à les déprimer, l'avenir de la santé n'est pas qu'une affaire d'apothicaire.
Alors, que deviendra la recherche non - pharmaceutique ?
Aujourd'hui elle est le fait de l'INSERM, des enseignants-chercheurs à l'hôpital public, aussi mal traités que tout le reste de la recherche. Si les crédits nécessaires leur sont accordés sur le même critère de rentabilité, il ne leur restera plus qu'à faire la manche. Les téléthons et autres "machin-dons" ont de l'avenir. La modernité est dans les vieilles recettes et l'avenir est aux dames patronnesses.
Pour veiller à la réussite du projet, il faut confier l'hôpital à des hauts fonctionnaires, des ENArques.
Le succès de leur gestion de l'économie a de quoi susciter les plus vives appréhensions.
Imaginez que vous arriviez abîmé dans un hôpital ; pour la remise en état de vos abattis, préférez vous un professeur de médecine ou un comptable ?
Dans le projet Bachelot, le médecin sera commandé par le comptable qui sera, lui-même, désigné par le gouvernement. Tous ces gens-là sont parfaitement incompétents à vous soigner mais, pas de quoi s'affoler, les seuls patients qui comptent, les riches, délaisseront l'hôpital et perfectionneront la rentabilité des cliniques.
Comme il leur faut des arguments, les tenants de ce projet calamiteux mettent en avant les accidents thérapeutiques et la mortalité plus importante rencontrés dans quelques petits établissements.
Au lieu de hurler avec les loups, regardons de plus près. Qui sont les patients de ces petits hôpitaux si décriés ?- Un gros pourcentage de vieux et de pauvres, les plus favorisés sont déjà partis. Plus une personne cumule de risques de mortalité, plus elle a de chances de finir sa vie à l'hôpital.
L'important n'est pas de transformer la santé en commerce et l'hôpital en usine mais de replacer l'humain au centre des décisions puisque, décidément, rien ne vaut la vie.
L'APPEL DES 25
E n 1958, la grande réforme menée par le Professeur Robert Debré allait permettre à la médecine française de devenir en 30 ans "la meilleure du monde".
Cinquante ans plus tard, le Parlement va-t-il voter la loi "Bachelot" qui porte en elle la disparition de cette médecine hospitalière au profit d’une médecine mercantile ? Le maître-mot n’est plus la santé mais la rentabilité. La préoccupation centrale n’est plus le malade mais le compte d’exploitation de l’hôpital. Et les premières victimes en seront les patients et les soignants.
Cette loi cale l’hôpital sur l’entreprise. Elle donne tous les pouvoirs au Directeur de l’Hôpital, nommé et révoqué par le Directeur de l’Agence Régionale de Santé, lui-même nommé et révoqué par le Conseil des Ministres. Ce directeur pourra n’avoir aucune compétence médicale ou en santé.C’est pourtant lui qui arrêtera le projet médical de l’hôpital. Lui aussi qui nommera et révoquera les médecins responsable des structures de soins (pôles, départements, services…). Sur quels critères ?
La tarification des actes est semblable dans les secteurs privé et public – comme si les pathologies et la continuité des soins y étaient comparables ! La pensée marchande dont se prévaut cette loi réduit le qualitatif au quantitatif, le malade au tarif de sa maladie.
Dans le même temps on organise des suppressions massives et injustifiées d’emplois d’infirmières et d’aides-soignants.
Bien sûr, l’hôpital public doit être réformé. Mais certainement pas de cette manière.
Il faut repenser l’organisation hospitalière pour répartir de manière harmonieuse sur le territoire, sans redondance, les stuctures de soins et les spécialités en prenant en compte aussi leur niveau de technicité et l’accueil des urgences ; organiser la continuité des prises en charge au fur et à mesure de l’évolution du type de soins que demandent les malades.
Il faut réfléchir aux nouveaux métiers de la médecine ; prendre en compte la nécessaire pluridisciplinarité ; reconnaître et valoriser les actes des infirmières et des personnels paramédicaux (psychologues, diététiciennes, orthophonistes, etc.) ; promouvoir la prévention, le dépistage, l’éducation thérapeutique.
Il faut impliquer toutes les unités de soins hospitalières dans des activités de recherche structurées et adosser les orientations cliniques à un projet médical qui ne soit pas fondé sur la rentabilité mais d’abord sur les besoins de la population, l’évolution prévisible des grandes questions de santé publique, l’avancée des connaissances et des progrès technologiques.
Il faut un financement, propre à l’hôpital, qui tienne compte de l’innovation, de la lourdeur des pathologies, de la précarité, des handicaps de la vie.
A cet effort-là, source de progrès et de solidarité, tous les médecins et personnels hospitaliers sont prêts à souscrire. Mais pas à cette loi destructrice et injuste.
Soyons clairs. Si cette loi n’est pas amendée, elle s’appliquera sans nous, médecins et chirurgiens de l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris. Demain, côte à côte, et pour la première fois, infirmières, agents hospitaliers et administratifs, médecins seront dans la rue. Preuve que les mentalités ont changé, que l’union est faite pour que soit supprimé le volet hospitalier de la loi "Bachelot" et pour que s’ouvre enfin un débat à la hauteur de l’enjeu : il est encore temps et il est urgent d’organiser les Etats Généraux de l’hôpital public.