"Les cellules souches embryonnaires représentent une nouvelle source de cellules sanguines pouvant être créées et reproduites indéfiniment fournissant une source potentiellement inépuisable de globules rouges pour des transfusions
humaines." C'est ce qu'a annoncé mardi la firme américaine Advanced Cell Technology. Des cellules de sang peuvent être cultivées en grand nombre à partir de cellules
souches embryonnaires, une avancée qui devrait ouvrir la voie à une production illimitée de sang humain.
Entre été pourri et massacres en tous genres, enfin une annonce
positive. Ne soyons pas naïfs, l'ACT n'est pas une ONG philanthropique, on entend déjà cliqueter le
tiroir-caisse. Il n'en demeure pas moins que le sang c'est la vie, et on en manque tout le
temps. En France, le sang est donné, jamais vendu, et rigoureusement contrôlé ; nous sommes donc,
en principe, à l'abri des trafics d'organes et des transfusions contaminées. Le risque-zéro n'existe pas mais il est négligeable. Ce n'est pas le cas sur toute la planète ; qu'on pense à tous ces paysans pauvres, en
Chine, infectés par le VIH à l'occasion des prélèvements non sécurisés effectués par des vendeurs de sang ... et on vous laisse imaginer quelle fut la bonne surprise des "bénéficiaires" des
transfusions. La mise en place d'un procédé industriel qui produiraitdu sangdans la quantité et la sécurité voulue serait un progrès décisif. Il serait accueilli dans l'enthousiasme
général. Modérez votre joie. Il y a des mécontents ...si, si : la secte des protecteurs de
l'embryon. Ce sont des maniaques de l'embryon sacré, ils ne jurent que par son
développement. Dès qu'ils entendent le mot "embryon", ils disent "foetus" et, dans la foulée, "bébé". Vous
les avez reconnus, ce sont les "pro-vie".
Les dernières techniques à la mode,les tests génétiques
oule diagnostic préimplantatoire soulèvent de sérieux problèmes
éthiques ; qui leur tiendrait rigueur de s'en préoccuper ?
Mais ils ne font pas tant de détails ; les "pro-vie" ne veulent pas qu'on touche aux embryons. Un point, c'est tout.
Si personne n'y touche leurs protégés finiront ... à la poubelle.
En effet, d'où viennent ces fameux embryons qui intéressent la science ?
Ils existent par la volonté de la médecine et des candidats à la parentalité. Pour obtenir un embryon à implanter lors d'une FIV, il faut stimuler la ponte ovulaire afin d'en produire
plusieurs. Quand la grossesse attendue a été obtenue ou que le projet a été abandonné, il reste des embryons surnuméraires voués à la destruction si les géniteurs en ont terminé avec leur
projet parental.
Résumons : ces gens-là préfèrent que leurs protégés soient détruits plutôt que de les donner pour le bien de l'humanité, comme on donne un organe.
Pas très charitable, pour des gens qui se proclament chrétiens .
Surtout, pas très cohérent, quoique ...
Ces chrétiens très "tradi" ont toujours détesté l'intrusion de la médecine dans la reproduction humaine. Pour eux, un enfant doit se faire bibliquement, c'est à dire lors d'un acte sexuel.
N'allez pas croire qu'ils en soient devenus des accros du sexe. Ils parviennent à réunir culpabilisation de la sexualité, glorification de l'abstinence et sacralisation du sexe
reproducteur.
D'incohérence en inhumanité, ces pro-vie rempliront surtout des tombeaux.
Une agression dans le XIX ème arrondissement, comme d'habitude dans ce quartier,
les victimes sont des porteurs de kippa et comme d'habitude, "on" exprime des doutes sur le
caractère antisémite des faits. Le doute n'est guère possible mais on préfère lui donner une chance. Regarder en face l'antisémitisme moderne, en
France, c'est trop difficile.
Il faut bousculer des tabous.
On doit remettre en question une vieille certitude : non, l'antisémitisme n'a jamais été réservé à l'extrême-droite. Rappelons la célèbre affaire Dreyfus, on trouvait des antidreyfusards à
gauche. Ils propageaient avec conviction l'idée que les juifs s'enrichissaient sur le dos du peuple. Depuis, la gauche a renié les plus voyants, ceux qui ont, à l'instar de Doriot, rejoint
le fascisme et la collaboration avec les nazis. Mais il reste des grandes figures jamais désavouées par la gauche malgré leur antidreyfusisme ; pensons à Jules Guesde, toutes ses rues et places
n'ont pas été débaptisées.
La judéophobie ouvriériste existe toujours, et même plus que jamais depuis que la clientèle ouvrière des partis de gauche a pris une coloration immigrée et musulmane. Ceux qui croient en la
légende du juif riche et les musulmans pour qui un juif ne saurait être qu'un "dhimmi" ont opéré leur jonction.
Ils ont "remis une couche" en prenant l'antisionisme à leur compte. C'est une opportunité à exploiter, ils ne s'en privent pas mais le sort de la Palestine n'a pour eux qu'une utilité
circonstancielle. Ils étaient antisémites bien avant d'être antisionistes.
Les politiques, devant cette situation, sont tous mal à l'aise.
La droite conserve des fonds de placards peu reluisants, elle ne tient pas à se voir rappeler des sympathies pas complètement liquidées avec les criminels collaborationnistes. Elle nie son passé
d'autant plus énergiquement qu'il suffirait de presque rien pour le ranimer. De toute façon, elle ne veut rien avoir à faire avec ce nouvel antisémitisme immigré et musulman qu'elle déteste
peut-être encore plus que les juifs.
Quoique ...La haine a-t'elle des limites ?...
La gauche, de son côté, a fait un héritage empoisonné. Elle ne peut approuver clairement un antisémitisme contraire à tous ses fondements idéologiques mais se priver d'un stock de voix et
d'opinions qu'il suffit de ramasser ... c'est une tentation bien difficile à repousser.
Alors tout le monde prend le parti de ne pas voir. Il n'y a pas d'antisémitisme puiqu'on a décidé que c'était mieux ainsi.
On attend l'incident gravissime, le crime ? ... L'aveuglement organisé est même capable d'y résister. la torture et le meurtre d'Ilan Halimi n'ont pas suffi. Ceux qui ne voulaient pas y
voir la haine du juif y ont trouvé d'autres motivations.
Pendant ce temps-là, le fossé continue à se creuser et les politiques à se discréditer.
L'été pourri continue. Ceux qui n'ont pas connu le soleil des vacances espéraient profiter des fêtes de septembre. C'est fichu !
La braderie de Lille a été mouillée ; tant pis pour les moules-frites.
La fête de l'huma prend le même chemin.
Non, non, je ne postule pas à un emploi de madame-météo. Ces considérations vaguement climatiques sont une occasion de ramener quelques souvenirs à la surface.
Il fut une époque, lorsque j'étais encore capable d'effort physique, où je n'aurais, pour rien au monde, manqué la fête de l'huma et son village du livre.
C'était un peu comme les champignons ; tous les ans, à la même époque, j'étais certaine de rencontrer "mes" amis-écrivains. Chaque année, je faisais le plein de leurs nouveautés et je
rentrais épuisée, dans un bus qui faisait penser au car scolaire, avec le cartable surchargé de l'écolier qui se respecte.
Nous en avions profité pour échanger des nouvelles, ou plutôt, recueillir celles que les parisiens, toujours mieux informés, se faisaient une joie de nous délivrer, sur l'état des actions, le
résultat des enquêtes et procès contre les négationnistes. On se tenait chaud et c'était bien. Il en reste un souvenir ému, même des sacs-poubelles dont nous nous équipions en mode de
cuissardes, les années où la pluie était contre nous et changeait les allées en flots de boue.
A l'époque, je pestais mais, en fin de compte, ne sont restés que les bons souvenirs. Laetitia et Sébastien, Didier, Valère, Patrick, Philippe, Roger, Serge, Hervé ... et tous les autres, si loin
et si présents dans ma mémoire.
Aujourd'hui, j'en suis à regretter mes fêtes pluvieuses ... mais, trêve de sentimentalisme à deux balles, je souhaite une bienveillante éclaircie à ceux qui pourront en profiter.
Histoire de faire passer le coup de blues, réjouissons-nous.
Ceux qui feront le déplacement pour voir Benoît XVI, alias le panzer-cardinal , auront droit au même temps pourri.
Voyez, il y a parfois de l'égalité à défaut de justice.
Commentaire du lendemain :
... En fin de compte, le dimanche a été beau. Réjouissons-nous, je me suis trompée.
Si le beau temps a permis de faire quelque argent, ce n'est peut-être pas la der-des-der que nous craignions. L'espoir fait vivre.
En France, pas de doute, nous sommes géniaux ... surtout nos douaniers !
Déjà, le regretté Fernand Raynaud ne disait-il pas : "j'suis pas un imbécile, puisque j'suis douanier" ?
Il font des exploits incroyables. Grâce à eux, nos frontières sont inviolables.
Ils ont à leur actif l'arrêt du nuage de Tchernobyl. Vous vous rappelez : quand toute l'Europe était survolée par une nuée radioactive... Comme elles n'avaient pas de visa, les particules ont
respecté nos frontières pour le grand bonheur des agriculteurs qui ont vendu tout ce qu'ils voulaient et de la COGEMA (aujourd'hui AREVA) qui risquait d'être gênée aux entournures.
Cette fois, en pleine mondialisation, nos inexpugnables frontières résistent au crach financier général. Enfin ... c'est ce que nous racontent les habituels économistes ( qu'est-ce
que c'est, ce métier-là ?) et la ministre de l'économie.
Avec un ton qui rappelait le serpent du livre de la jungle ( "aie confiance ..."), elle nous a expliqué que, malgré tous les indicatifs dans le rouge, l'économie française
résisterait mieux que celle de nos voisins. On ne sait toujours pas pourquoi ...
Il faut croire, ne pas avoir peur... comme dit le pape. On a payé assez cher sa réception à celui-là, il peut bien nous rendre le petit service de regonfler le moral des Français
croyants.
Mais son brushing (à la ministre, pas au pape !) était moins bien arrangé que d'habitude.
Signe de temps perturbé sous un crâne ? (pas de tempête, la tempête sous un crâne, c'est Victor Hugo qui en détient les droits d'auteur définitifs.) Le fait est qu'on avait du mal à
résister au doute.
D'ici à ce qu'ils nous ressortent les vieux textes sanctionnant l'atteinte au moral des troupes en temps de guerre, le temps est proche. Il leur suffiraient de déclarer la fin du monde imminente.
Harmageddon en vue. Voilà une occasion de rentabiliser médiatiquement l'accélérateur de particules dont tout le monde se fiche comme de sa première culotte.
Je saute du coq à l'âne ?
Pas plus âne que ceux qui font payer les pauvres pour aider les riches et les prennent pour des gogos.
On pourrait leur pardonner bien des incartades s'ils étaient efficaces. mais c'est trop leur demander.
Alors comment voulez-vous que la confiance règne ?
Dans les pagesdébats du journalLe Monde du 16
septembre 2008, un excellent article de Michael Prazan : "L'Ukraine, "pays européen"? Pas évident."
Lecture vivement conseillée.
D'après l'auteur, l'Ukraine n'a pas abandonné ses vieux démons de l'antisémitisme et des sympathies pro-nazies. Elle reste loin des valeurs démocratiques affirmées par l'Union Européenne.
Michael Prazan serait bien étonné et désapprouverait certainement ; en parcourant son article, je me suis rappelée ..."Les Bienveillantes".
Ce roman a fait l'objet de critiques féroces. Il a pourtant donné à beaucoup l'occasion de découvrir ce qu'on appelle aujourd'hui la shoah par balles.
Beaucoup de gens qui n'avaient entendu parler que des camps d'extermination et croyaient que toute la shoah s'y résumait ont appris qu'en Ukraine des juifs avaient été fusillés en masse par les
Einzatsgruppen : des Allemands "efficacement" secondés par les hiwis, des supplétifs ukrainiens qu'ils employaient aussi à la garde des camps.
Quittons les considérations littéraires. La question est loin d'être résolue.
En Ukraine, on ne se reconnait toujours pas coupable et on n'hésite pas à honorer la mémoire des bourreaux.
... Récemment, Yvan le terrible, expulsé des USA, est rentré au pays où nul ne prévoit de l'inquiéter... L'Ukraine se verrait bien intégrer l'Union
Européenne avec la bénédiction générale.
Il suffit !
L'Europe a manqué au principe de précaution en intégrant la Pologne et les états Baltes où l'antisémitisme se maintient toujours aussi florissant. On complèterait le tableau avec l'Ukraine ...
La leçon n'aurait donc pas été tirée.
Faut-il en conclure que l'antisémitisme n'est toujours pas un vice rhédibitoire en Europe ?
Doit-on passer la shoah par pertes et profit ?
Les bonnes manières de l'Europe pour les nouveaux entrants ressemblent de plus en plus à de mauvaises actions.
En annexe, un papier que j'ai écrit le 22/02/07 après avoir lu "Les Bienveillantes" :
Jonathan Littell a obtenu le prix Goncourt et le prix de l’Académie Française de l’année 2006 pour son roman
« Les Bienveillantes ». ( L’humanitaire
semble un bon plan de carrière littéraire. En quelques années, deux prix Goncourt dans l’ONG Action Contre la Faim : son président le Dr Jean-Christophe Rufin et Jonathan Littell,
logisticien, tous deux anciens de MSF… Amusant et sympathique. )
« Les Bienveillantes »a déclenché des polémiques. A l’auteur certains reprochent son style pas toujours académique, d’autres la manière dont il mène sa
carrière. Et surtout, Horreur ! Littell se voit soupçonné de chercher à faire d’un nazi un personnage séduisant, reproche déjà essuyé par L. Visconti à la sortie des
Damnés ; ses SA, probablement fournis par une agence de mannequins, étaient d’une beauté diabolique. Logiquement, où résiderait le charme tentateur du démon s’il était
repoussant ?
Et puis, le doigt là où ça fait mal, les gardiens de la mémoire de la Shoah, l’immense et indiscutable Claude Lanzmann
en tête, s’insurgeaient contre la fabrication d’un personnage de fiction dans une œuvre littéraire autour de l’extermination des juifs par les nazis. Argument de poids qui ne peut laisser
insensible ; la Shoah, c’est l’indicible, il y a une sorte de sacrilège, un vrai malaise, à l’entourer d’historiettes ou même de drames, aussi bien intentionnés soient-ils. De l’horreur
absolue, les seuls qui ont le droit de parler sont les survivants, les témoins.
Mais les années passent, la réalité se complique avec la disparition des témoins. Ils sont de plus en plus âgés, ils meurent les uns après
les autres ; il n’y aura bientôt plus de survivants. Si nous voulons éviter d’offrir aux nazis ce qu’ils ont toujours recherché : notre oubli, il faudra nous en remettre à l’histoire et
à la littérature. L’histoire y occupe un rôle inattendu de censeur ; contre les négationnistes on lui assigne le devoir de dire la vérité à la suite des survivants.
Tant qu’il reste des témoins, nous pouvons convoquer tous les survivants possibles, il nous manque toujours la parole de ceux qui ne sont pas
revenus. Ceux que nous pouvons entendre, pour quelque temps encore, sont les rescapés, les plus chanceux ou les plus forts ; la douleur et le désespoir des morts nous sont inaccessibles,
nous ne pouvons qu’imaginer leur fin, donc nous faire à nous mêmes un roman. Le pas a été franchi par des auteurs douteux spécialistes du sensationnel pour de romans de gare mais aussi par de
grandes âmes insoupçonnables ; à un moment de « Vie et destin » Vassili Grossmann
raconte la fin d’une femme-médecin juive dans une chambre à gaz. Il a bien fallu qu’il l’imagine. S’il s’est trompé, personne n’est en mesure d’apporter des arguments à l’encontre de son récit et
l’émotion n’a pas à être justifiée.
Quant-à nous représenter ce qu’il se passait dans la tête et dans la vie des bourreaux pour qu’ils en arrivent à faire ce qu’ils ont fait, nous
cherchons à comprendre, non pour leur trouver des excuses mais pour nous donner quelques chances supplémentaires de repérer les comportements à risque et d’éviter le retour de labête immonde. Comment la démocratie allemande a débouché sur le nazisme ? la question a été
abondamment traitée. Mais les individus, comment des hommes, à-priori très ordinaires, ont-ils basculé dans la barbarie, comment des pères ont-ils pu massacrer des enfants comme les leurs ?
Difficile d’avancer dans l’étude du problème sans avoir recours à des constructions littéraires.
De quel droit lancer l’anathème dès l’abord ? Lisons « Les
Bienveillantes » avant de juger. Ce n’est pas une petite affaire, c’est même un pavé impressionnant.
Par son épaisseur, son sujet et même sa construction, le livre fait immédiatement penser àVie etdestinde Vassili Grossmann. Littell reconnaît ce queLesBienveillantesdoivent au dissident soviétique ainsi qu’une parenté de
démarche avec le Visconti desDamnés.
CommeVie et Destin,Les Bienveillantesse présente comme une succession de récits dont chacun pourrait à lui seul
constituer un ouvrage indépendant. Le roman de V. Grossmann racontait les histoires simultanées de plusieurs personnages dans des milieux très différents et il avait été écrit en samizdat sous la
forme de nombreux cahiers sortis d’URSS puis rassemblés en un seul roman pour être édités. Son aspect de juxtaposition s’explique donc parfaitement. En revanche, un seul personnage constitue le
fil conducteur desBienveillantes ; le roman se présente comme l’autobiographie du Dr Aue,
juriste devenu officier SS ; il raconte sa guerre et Littell en profite pour faire un récit exhaustif des événements historiques traversés. Ce n’est pas une oeuvre d’historien,
l’auteur n’en revendique pas le titre, mais il faut reconnaître l’énorme travail de documentation, de compilation, précis et juste comme il s’en trouve rarement dans les romans. Comment intégrer
dans un texte histoire et fiction ? Sa solution : il fait occuper à son personnage une fonction d’inspecteur. L’auteur peut lui faire traverser des événements dont la succession
paraîtrait improbable dans la vie ordinaire d’un militaire. En même temps, il assiste à tout sans participer activement au pire ; on peut comprendre, pour un écrivain se mettre pendant plus
de 900 pages dans la peau d’un bourreau, décrire le sadisme comme si on en était l’auteur, ce n’est pas seulement un travail d’imagination. Il y a aussi des limites au supportable ; la
description qui devient complaisance ne laisse indemne ni auteur ni lecteur.
Le Dr Aue, officier SS, écrit à l’intention de lecteurs cultivés qui n’ont pas besoin d’explications pour saisir une allusion, une référence aux
classes littéraires, en un mot : des lecteurs passés comme lui par l’étude du grec ancien. Le titre « Les Bienveillantes » est la transcription en français courant du mot « Euménides » . Dans le cycle tragique des Atrides, les Erynnies, déesses de la
vengeance, étaient invoquées sous le nom d’« Euménides » dans le but de les amadouer, de
détourner leur fureur. Le héros, barbare cultivé, s’adresse à des initiés.
Plutôt que de culture, parlons d’érudition, parfois jusqu’à la cuistrerie ; l’étalage de tranches de compilations est
probablement un aspect agaçant du roman. Les souvenirs de l’officier SS accrochent l’attention malgré, ou à cause, des horreurs racontées ; mais le récit est régulièrement interrompu par des
digressions ethnographiques, historiques et linguistiques qu’on a beaucoup de mal à ne pas « sauter ». La vie des officiers nazis passe des abominations les plus extrêmes à des
conversations choisies dignes des derniers salons où l’on cause. Le procédé agace mais il pose le doigt où ça fait mal, sur une vérité qu’on aimerait ne pas reconnaître : la culture ne met
pas à l’abri de la barbarie, elle fait très bon ménage avec l’inhumanité. Des survivants ont raconté leur expérience de laChaconne
d’Auschwitz. Le goût des bourreaux pour la musique de Bach ne créait chez eux ni tendresse ni pitié pour les musiciens qui la jouent. Le
Dr Aue est un salaud mais pas une brute ; c’est un salaud qui réfléchit, se pose des questions.
Dans la deuxième partie du roman, lorsqu’il inspecte les camps, on assiste chez lui à une évolution qui a en certainement
gêné plus d’un. Il cherche à obtenir de meilleures conditions de vie et de nourriture pour les Juifs. C’est pour l’auteur l’occasion de mettre en scène un débat qui a traversé les nazis pendant
toute la guerre. Faut-il donner la priorité à la destruction des Juifs ou, dans une économie de guerre, tirer profit de leur travail ? Evidemment laSolution Finaleen avait décidé. Mais, au fur et à mesure que le roman progresse, on a de plus en plus de mal à
croire aux arguments uniquement économiques du Dr Aue, il lui vient une dose d’humanité, il n’est peut-être plus complètement un salaud et c’est insupportable puisque laSolution Finaleest le mal absolu. Le lecteur est, pour le moins, mal à l’aise.
Ses mœurs, il est incestueux et homosexuel, ne sont pas celles qu’on imagine chez un SS, mais peut-être se rattache-t’il aux fraternités d’armes
de la tradition, comme Achille ou Richard Cœur-de-Lion, comme les SA desDamnés. Pour le lecteur,
la sauvagerie sans nuances serait tellement plus confortable. Tant pis, il faut accepter l’inconfort.
Enfin, puisqu’il est question de remettre les pendules à l’heure, Littell n’oublie pas de montrer au passage
que les nazis n’étaient pas seuls. Dans tous les pays envahis, ils ont bénéficié de l’aide efficace de collaborateurs, surtout parmi les antisémites locaux. Les Baltes, Polonais, Ukrainiens, ont
fourni une grande partie du personnel des camps. L’antisémitisme, chez eux était une tradition. Ce n’est pas un hasard si des Einsatzgruppen n’ont sévi qu’à l’Est et si les centres
d’extermination ont été établis en Pologne et dans le Gouvernement Général. C’est bien connu, soit. Mais dans ces pays, on se rappelle qu’on a été martyr plus facilement qu’on
ne se souvient d’avoir été bourreau.
Et puis, il y a Stalingrad, comme dansVie et Destin,mais avec un autre regard. Littell ne se contente pas de copier son modèle.
Ouvrons une parenthèse pour la mémoire, Stalingrad a marqué le tournant de la guerre. La guerre s’est gagnée à l’Est, n’en déplaise aux alliés
occidentaux ; le prix à payer aurait été insupportable pour des démocraties. Les soviétiques, délibérément sacrifiés par Staline, ont sauvé leur pays et ils ont aussi permis de sauver
l’occident. Ils ont immobilisé et détruit l’armée allemande gelée dans l’hiver russe, ils lui ont interdit de réagir efficacement à l’ouest, ils ont permis les débarquements de
France et d’Italie. L’idée d’une dette à l’égard de Staline nous est désagréable mais on n’y échappe pas ; surtout, une dette ineffaçable a été contractée envers les armées englouties du
front Est.
Des écrits du correspondant de guerre V.Grossmann, on garde le récit d’une bataille très dure mais, au bout du compte,
victorieuse. Logiquement, des souffrances mais pas de désespoir côté soviétique. A Stalingrad, on n’est pas sur un champ de bataille, ce n’est pas « Waterloo-morne plaine », c’est la
guerre en ville, une bataille de rats, dans les caves et sous les ruines d’une cité détruite. Une autre image demeure, c’est le fleuve qui brûle, lorsque les dépôts de carburant bombardés se
répandent en flammes sur l’eau. Littell ne fait grace au lecteur ni des ruines ni des flammes, mais il n’oublie pas qu’il est dans la peau du vaincu. Les Allemands sont tout de suite minés par le
froid, le gel, la neige, la faim. On pense avoir tout lu sur l’impréparation de l’armée allemande à l’hiver russe. Hitler a été pris au même piège que Napoléon. Tout cela a été maintes fois
décrit par des historiens ; au-delà, Littell relate le vécu, le ressenti. Les uniformes sont inadaptés, les pieds gèlent dans les bottes trop serrées comme le cerveau sous les casquettes
d’uniforme. Les morts congelés ne sont pas enterrés parce qu’on ne parvient pas à creuser la terre. Et on frissonne de dégoût à l’évocation de l’insupportable invasion : les poux ; ils
apportent la peur du typhus et de la contagion, ils abandonnent les cadavres pour coloniser d’autres vivants. Le moral des troupes est au plus bas, d’autant que le ravitaillement ne suit pas. Les
fiers conquérants ne pensent qu’ à fuir, se mutilent dans l’espoir d’une évacuation sanitaire. On signale des cas d’anthropophagie. C’est le sauve-qui-peut ; les supplétifs ukrainiens sont
abandonnés à leur sort, il n’est plus question de courage ni de cohésion. A Stalingrad, les vaincus sont des minables.
Il y aurait encore beaucoup à écrire mais le commentaire ne va tout de même pas atteindre la longueur de l’ouvrage.
Pour finir, puisqu’il faut se déterminer, c’est un livre qui mérite d’être lu. Si sa longueur impatiente, on peut, après l’épisode ukrainien,
passer directement à Stalingrad. A partir de là, on est dans le domaine du chef d’œuvre.