La ferme d'Edouard est prospère : des bâtiments bien construits autour d'une cour carrée, une centaine d'hectares de champs et d'herbages, un bétail indemne de
tuberculose. Ce n'est pas encore la fortune mais un confort certain qui ne demande qu'à progresser ; Edouard s'en occupe.
Il aimerait raccourcir les déplacements pour limiter les pertes de temps. En précurseur du remembrement, il a déjà fait quelques achats ou échanges avec des voisins
mais une maison lui résiste, celle d'Agathe.
C'est une fermette minuscule entourée d'un mouchoir de poche mais, en l'acquérant, il ouvrirait un passage entre ses champs et la grand route. Il en rêve, il a déjà
fait plusieurs offres à sa propriétaire, des propositions très honnêtes et même favorables pour elle mais elle les a toujours refusées.
Il existe une vieille servitude de voisinage, un droit de passage pédestre. Il sera respecté, Edouard peut traverser la cour à pied pour aller de son champ à la route, c'est tout. Agathe n'est
pas vendeuse.
Edouard ne comprend pas une telle obstination ; elle n'occupe même pas la fermette, elle habite une maison beaucoup plus belle qui lui appartient, au centre du village.
Pressée de questions, elle s'est expliquée : l'objet du litige est un héritage de ses grands-parents, c'est vrai qu'aujourd'hui, elle n'en a pas l'utilité mais elle garde la maison pour son fils,
marin au long cours, qui sera content de la trouver à son retour. Devançant les remarques que son interlocuteur ne manquerait pas de lui opposer sur les dégâts à prévoir dans une maison longtemps
inoccupée, elle a précisé que la fermette est régulièrement chauffée et aérée : en attendant le retour du marin, c'est Estelle qui l'habite. Elle paie un tout petit loyer compatible avec ses
moyens de veuve et le bâtiment est entretenu. Tout le monde est content, sauf ... Edouard qui ne cesse de revenir à la charge. Tous les moyens lui sont bons pour empoisonner la vie des
obstinées.
Les jours de beau temps, pour empêcher Estelle d'ouvrir les fenêtres, un tombereau de fumier reste des heures entières au bord de la route devant la maison. Quand il pleut, les charrettes
d'Edouard passent au ras des murs et arrosent les portes de boue ; en vain, Estelle est imperturbable.
Cette année-là, au bal de la ducasse, Edouard a rencontré Eugénie. Ils se sont plu, Edouard s'est rendu compte qu'il était temps de se trouver une épouse ; ils ont
convenu d'un rendez-vous, puis un autre, encore un, Enfin, le grand jour est arrivé, les parents de la dulcinée l'invitent à faire son entrée officielle, étape marquante vers le mariage.
Soucieux de ne pas rater l'instant décisif, Edouard s'est fait beau, il a mis son costume des grandes occasions et s'est rasé de près. Afin de plaire à sa future belle-famille, il leur a choisi
un cadeau, un des plus beaux spécimens de sa bergerie, et se dirige vers son rendez-vous, tenant le mouton en laisse au bout d'une corde.
Il longe un pré, deux, et s'apprête à traverser la cour d'Estelle pour rejoindre la route. Il pousse le portail d'entrée, Estelle l'a entendu, elle se tourne vers lui, il
la salue mais, en fait de réponse, il s'entend dire : "Ne passe pas cette porte, tu n'as pas le droit."
Interloqué, Edouard argumente, rappelle qu'il ne fait qu'utiliser son droit de passage tel qu'il a été convenu.
Sans se démonter, Estelle lui répond "Si tu veux, je vais te relire le papier, il y a droit de passage pour les gens à pied, pas pour les animaux. Si tu veux passer, pas de problème, mais
lui, il reste là."
Edouard est bien ennuyé, Il ne peut pas arriver dans la belle-famille sans cadeau et, s'il doit faire le grand tour, il sera très en retard ... autre source d'ennuis à prévoir.
Estelle voit son embarras. Malicieuse, elle lui conseille : " Note-bien, le mouton ne peut pas mettre ses pieds sur mon terrain mais le règlement ne dit pas qu'il est interdit de le porter, du
moment que seuls tes pieds touchent le sol..."
Surprenant mais vrai, Edouard choisit le moindre mal, soulève l'animal et le pose à califourchon sur ses épaules.
Il est arrivé à l'heure à son rendez-vous.
Des années après, Estelle riait encore en imaginant la grimace de la belle-mère, une femme si pointilleuse sur la propreté et l'hygiène...quand elle s'est avancée pour
faire la bise à son futur gendre.
Juste retour pour les tas de fumiers endurés.
Derniers Commentaires